Dialogue entre Peter Fenner et Liliane de Toledo Peter Fenner, passeur de sagesse entre Orient et Occident Liliane de Toledo : Pouvez-me dire ce qu’est, selon vous, un enseignant spirituel ? Peter Fenner : En fin de compte, je pense que c’est une personne capable de transmettre à d’autres l’expérience spirituelle dans toute sa plénitude, d’introduire à la non dualité, de donner un avant-goût de ce qu’est la fin du chemin. Ce qui est appelé le « buddha mind » – qui est le mode d’être du Bouddha et d’autres grands sages que l’on nomme également éveil, libération, pure conscience ou état naturel, entre autres. Un enseignant spirituel doit proposer un ensemble de principes, pratiques et perspectives afin de permettre à ses élèves de l’intégrer dans leur vie pour qu’ils puissent retrouver cette expérience indépendamment de la présence du maître. Il doit pouvoir la communiquer directement d’esprit à esprit, ou avec l’aide de certaines techniques, mais aussi créer les conditions individuelles et collectives pour développer la capacité des étudiants à incarner ce qu’on appelle la réalisation spirituelle. L. de T. : Quelles sont les conditions pour ouvrir l’accès à cette expérience ? Faut-il être soi-même profondément enraciné dans cette qualité d’être ? Peter : Pour être un agent de transmission de la sagesse non duelle, vous devez être installé dans cette sagesse. Il est important de préciser que ce n’est pas quelque chose que l’on fait. Transmettre la sagesse non duelle n’a rien à voir avec l’identification à un rôle, cela impliquerait encore une structure de dualité avec un sujet et un objet : moi et l’autre à qui je transmets un enseignement. Cela se passe beaucoup plus naturellement et organiquement : vous êtes dans cet état et vous découvrez que, oui, vous avez une certaine capacité à le partager avec d’autres. En fait, il s’agit de réaliser directement et pour soi-même que dans l’instant présent, il est possible d’éprouver une plénitude totale, simplement en laissant toute chose être exactement comme elle est ! Dans l’ici et maintenant, il n’y a rien à changer, ni dans notre esprit, ni dans notre corps, ni dans nos conditions de vie, tout est parfait ! C’est ça la liberté : être libre de tous désirs y compris de celui d’être libre ! Si vous êtes profondément enraciné dans cet état et que vous maîtrisez ce que, dans le bouddhisme, on nomme les techniques habiles, alors, par le silence, la parole ou avec des méthodes plus énergiques, il est possible d’amener quelqu’un – même une personne très contractée et identifiée à son histoire personnelle et ses systèmes de croyances – à sortir de ses conditionnements pour entrer dans l’état non conditionné. Avec certaines personnes qui sont déjà dans un état non réactif, cela ne nécessite parfois qu’un ajustement subtil. L. de T. : L’expérience dont vous parlez est au coeur des grandes traditions orientales ? Peter : Nous parlons d’une expérience qui a été cultivée, approfondie et transmise depuis plus de 3000 ans surtout dans les cultures asiatiques. C’est le « buddha mind », l’esprit de Bouddha ou l’état de pureté originelle qui se trouve au-delà des identifications à l’ego. Comme c’est une expérience d’un vécu sans contenu et sans structure, nous ne pouvons l’évaluer ou la mesurer ! Sa valeur est infinie parce qu’elle nous met dans un authentique état de contentement. Il n’y a rien à faire, nulle part où aller, rien à ajouter ou soustraire. Pour un être humain, il n’y a pas d’évolution au-delà de cet état, il est seulement possible de réaliser cet état, de s’y installer parce que c’est le fondement de notre être. L. de T. : Quelle est, selon vous, la contribution que ces traditions peuvent nous apporter au XXI e siècle ? Peter : Dans une époque où la résolution des conflits est vitale pour la survie de l’humanité, je pense que c’est un potentiel qui doit absolument être cultivé. Parce que dans cette dimension, nous ne sommes pas identifié avec un système de croyance ou de valeurs, nous n’avons rien à défendre. Il ne peut pas y avoir de frontière entre l’intérieur et l’extérieur. Il n’y a pas de soi séparé de l’univers. De ce fait, il est impossible d’être en opposition avec quoi que ce soit. L’accès à cet espace est donc très précieux pour travailler ensemble à la résolution des grands défis auxquels notre monde est confronté. C’est un état dynamique où, n’ayant besoin de rien pour soi-même, on est alors totalement disponible pour répondre à une situation donnée de manière créative, en tant qu’instrument de la force d’évolution. Je pense que la sagesse, l’amour et la disponibilité libérés par l’expérience de la non dualité est le plus précieux joyau que l’Orient peut offrir à nos contemporains. Ce n’est que récemment que ces enseignements millénaires de réalisation de notre nature ultime ont pénétré l’Occident. Il y a encore cinquante ans, très peu d’Occidentaux savaient ce qu’était le bouddhisme. Quant aux approches non duelles, elles n’étaient pas sorties des monastères ou des cercles d’initiation très ésotériques. Les premiers maîtres zen sont venus dans les années cinquante et le processus s’est accéléré avec l’arrivée de grands lamas tibétains, suite à l’invasion de leur pays par les troupes chinoises. L’intégration de cette puissante tradition a été très rapide et l’accès à ces enseignements est devenu beaucoup plus facile. En Occident et surtout aux Etats-Unis, où l’échange est direct et honnête, il y a une volonté d’innover et d’adapter qui permet de revitaliser des traditions qui pourraient se scléroser dans des fonctionnements ritualisés. Actuellement, nous vivons une phase de transition passionnante qui nous permet de retourner aux racines, à l’essence, pour nous concentrer sur ce qui nourrit vraiment le travail de transformation. Je me sens très privilégié de faire partie de ces Occidentaux qui contribuent à garder cette pure sagesse vivante et à la transmettre d’une manière abordable pour le monde occidental. L. de T. : Le philosophe Ken Wilber fait une distinction entre état et étape, le premier étant une entrée temporaire et le second une installation permanente, qu’en pensez-vous ? Peter : Dans la tradition zen, il est dit que le satori, cette première ouverture, est le début du parcours, un aperçu qui vous révèle de quoi il s’agit. Ensuite le chemin, ce sont les années, les décennies, peut-être les vies, de pratique nécessaire pour intégrer et approfondir cette expérience de sorte que, même dans des situations très difficiles ou des environnements toxiques, il nous devienne possible de rester dans cet état d’ouverture, de clarté et d’équanimité. L. de T. : Il y a donc une introduction directe et un travail pour apprendre à s’installer dans cette réalisation ? Peter : Oui. Cependant l’accent est à mettre sur l’expérience de la non dualité qui est très spéciale. Elle est aussi appelée la médecine absolue, ou guérison ultime, car, alors, notre flux d’existence sort du cycle de conditionnement habituel : nous ne sommes plus en train de chercher le plaisir et d’éviter la souffrance. La plupart d’entre nous ne connaissent que l’esprit conditionné qui pense, éprouve de la confusion, a des préférences et ressent peurs et désirs. Plus nous faisons l’expérience de cet état inconditionné et plus il va diffuser dans les différentes strates de notre personnalité et de notre existence. Et peu à peu nous développons une plus grande aptitude à l’habiter et à le prolonger même dans nos activités quotidiennes.
|