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Écrit par Bassui   

BASSUI

IL y a peu de faits marquants dans la vie de Bassui. Il naquit en 1327 dans la préfecture actuelle de Kanagawa. Orphelin de père dès l'âge de quatre ans, très tôt il s'interrogea sur l'existence de l'âme. A 29 ans il subissait sa première tonsure. La manière dont il s'exerça depuis ce temps-là est très bien relatée dans les lettres qui constituent le Sermon qui suit. Au cours de ses exercices, il eut plusieurs fois quelque " obtention ", mais il n'en était pas satisfait. Il avançait à l'aide des devises : " Abandonnez l'Éveil éveillé et retournez au Sujet s'éveillant! " et " Brisez les miroirs! " Au terme de sa vie il fonda un monastère à Enzan, au pied du mont Fuji et y mourut en l'an 1387. L'époque pendant laquelle se déroula la vie de Bassui est d'un demi-siècle environ plus récente que celle de la vie de Musô Kokushi, mais c'est sans doute parce qu'il vécut loin de Kyôto, centre de la civilisation japonaise d'alors, qu'il ne laissa aucun souvenir dans l'histoire de la culture de l'ère Muromachi. Mais l'ensemble des dix lettres qu'il adressa à ses disciples forme une sorte de texte purement religieux, rare dans le monde quant à la profondeur des pensées religieuses. En ce temps-là était en vogue un genre littéraire appelé " littérature des Cinq Monastères ". Les moines du Zen s'adonnaient à l'art de la poésie et de la prose. Tout à fait en dehors de ce genre littéraire, ce texte de Bassui, livre religieux abrupt, ne vise que l'essentiel de la religion. Moi-même, au cours de mes premiers exercices, je gardais toujours à portée de ma main ce texte qui m' encourageait, me stimulait et me portait à la réflexion. C'est pourquoi nous l'avons choisi. L'originalité de ce texte réside en la direction contraire que Bassui donne au chemin que l'on suit en général pour parvenir à unifier le " moi " et Dieu ou Bouddha, ceux-ci étant posés comme objet. C'est-à-dire que sa tendance est à l'inverse de l'union mystique ou de l'identification de la volonté humaine avec la volonté divine dont il est question dans le mysticisme occidental.

Certains pensent que le Zen et le mysticisme occidental sont identiques, mais ce texte montre très clairement les différences qui existent entre eux. Bassui va concentrer tout son esprit sur un seul problème : " Quel est Celui qui voit et entend? " C'est-à-dire : " Quel est notre propre Esprit? " Ainsi son moyen d'accès à la religion est très philosophique. Il ne s'appuie ni sur une révélation du Ciel ni sur des oracles ni sur aucune mythologie. En conséquence sa religion est relativement éloignée de toute teinture raciale et traditionnelle. C'est en ce sens qu'il est aussi relativement universel. Ce texte insiste souvent sur le processus de la recherche menée dans le but de rencontrer notre " propre Esprit ". Supposons que notre propre esprit est non-être. Cela ne se peut puisqu'en fait il voit et entend. Si nous le prenons pour l'être, malgré tout nous ne pouvons lui trouver une forme. En conséquence nous ne pouvons le prendre ni pour le non-être ni pour l'être. Les gens perdent tous leurs points d'appui face à cette antinomie. Ils tombent dans le vague. Mais si nous continuons de nous concentrer, assis jambes croisées, sur le problème . " Quel est celui qui voit et entend? ", cette sensation de vague disparaît. Nous parvenons à l'état où aucun nuage ne vient ternir le ciel serein, où notre esprit est comme le vide, où le miroir est poli totalement, où notre coeur est frais et où il n'y a aucune distinction entre intérieur et extérieur. Les gens ont tendance à prendre cela pour l'Éveil, mais ce n'est pas encore l'Éveil authentique.

Tetsugen aussi, dans son Sermon, explique à l'aide de citations extraites de différents textes classiques du bouddhisme que cela ressemble à l'Éveil, mais n'est pas l'Éveil; que ceux qui pratiquent le Za-zen doivent éviter de piétiner à cette étape; et pourquoi cela est appelé " maladie ". Cela est comme l'ombre par rapport à la lumière, l'aurore par rapport au jour, mais plusieurs pratiquants s'arrêtent à cette étape. Cela, parce que parvenus à cette phase, ceux qui s'exercent peuvent résoudre plusieurs problèmes religieux et des kôans. Le " Moi " et l'objet s'unifient intimement et ils peuvent comprendre les paroles : " Nous voyons tous les objets comme si nous voyions notre propre visage. " Ou bien : " Le ciel, la terre et " Moi " avons la même racine. Des milliers d'objets et " Moi " ne formons qu'un seul corps. " Ou bien le cours du temps s'arrête et le passé et l'avenir infinis deviennent présent et nous pouvons comprendre les paroles : " Éternel présent ", ou bien : " Maintenant, nous voyons face à nous le bouddha Sâkya et les patriarches. " Mais les chercheurs sincères sentiront que quelque chose leur manque encore comme s'ils voyaient les objets à travers le brouillard ou bien comme s'ils grattaient leur démangeaison au travers de leur chaussure. C'est pourquoi Bassui répète souvent : " Abandonnez l'Éveil éveillé et retournez au Sujet s'éveillant! " ou bien : " Brisez les miroirs! " Bref, lorsque nous sommes parvenus à cette étape, notre esprit, quant à lui, n'est pas encore parvenu au vrai Néant, mais il s'attarde à un néant ressemblant. Pendant que nous stagnons à cette phase, nous ne parvenons pas à comprendre de nous-mêmes où réside l'erreur. Nous le comprendrons pour la première fois, lorsque nous aurons franchi le degré suivant en brisant l'étape présente. Pour ce franchissement Bassui préconise de s'interroger encore plus profondément sur : "Quel est Celui qui voit et entend?" " ... Alors, dit-il, l'étape pareille au vide, où vous ne voyez rien, se dissipe. Vous n'avez aucun goût et vous êtes dans la nuit obscure. " Cette expression de " nuit obscure " est très intéressante, car, de leur côté, quelques grands mystiques chrétiens ont mentionné, maintes fois, cette " nuit obscure ", tels que Pseudo-Denys, Saint-Jean de la Croix, Hegel, etc. Bergson lui-même a dit à son propos : " ... peut-être, ce qu'il y a de plus significatif, en tout cas de plus instructif, dans le mysticisme chrétien... " Mais ce n'est pas un trait propre au seul christianisme.

De leur côté, les textes Zen la mentionnent nettement comme nous l'avons vu. Bien que le Zen et le mysticisme occidental suivent des chemins différents, il est tout à fait naturel qu'ils passent par des phases semblables au cours de l'approfondissement intérieur. Bassui ne s'exprime que symboliquement, dans ce texte, lorsqu'il s'agit de la Délivrance ou bien d'actions libres, après avoir atteint le Foncier. Mais quelle attitude préconise-t-il face à la mort? Car c'est selon cette attitude, face à la mort, que s'exprime le mieux la Délivrance. Bassui parle souvent de la vigilance au moment de la mort. Dans le bouddhisme en général, surtout dans l'école de la Terre Pure qui insiste sur le salut grâce à un Autre appellé bouddha Amitâbha, on pense que l'attitude au moment de la mort est l'élément déterminant pour la renaissance en une autre vie. Un passage du " Recueil essentiel pour aller renaître " (en jap. Ojôyôshû) de Genshin, publié en 985, expose très clairement tout cela : " Une pensée au moment de la mort est supérieure aux actes d'un siècle. Si vous pouvez passer ainsi ce moment, le lieu de votre renaissance sera déjà fixé. C'est juste le moment! Vous devez invoquer Bouddha de tout votre coeur et ainsi vous irez renaître définitivement sur le lotus, socle des sept trésors, au milieu de l'étang des huit mérites de la Terre Pure subtile au Paradis situé à l'Ouest. L'invocation doit être faite comme suit : le voeu foncier du Tathâgata est infaillible! Je prie le Bouddha de m'accueillir pour toujours! Adoration du bouddha Amitâbha! " Si nous comparons ce passage à la quatrième lettre de Bassui intitulée : " A un malade sur le point de mourir ", les lecteurs seront très étonnés des différences qu'ils découvriront entre les deux. Bassui préconise de terminer la vie comme " un nuage qui disparaît sans conscience dans le ciel ".' Il ajoute encore : " Ne souhaitez rien! Ne vous appuyez sur rien! " Pour Genshin, l'idéal se résume à finir son existence en songeant à tous les décors minutieux du Paradis.

L'idéal du zéniste est de quitter le monde assis, jambes croisées, ou bien de mourir debout. Mais cela est impossible si nous ne nous sommes pas forgés par une grande force de Concentration et si nous n'avons pas évolué au travers des passes de la vie-et-mort. Mais, " sans arriver à une action aussi libre, dit Musô, si nous ne gardons pas présent à l'esprit l'aspect de vie-et-mort, nous pouvons être qualifiés de pratiquants du Grand Véhicule ". Tout cela est bien dans l'esprit des très belles expressions choisies par Bassui. Pour les zénistes il n'y a rien de prodigieux à mourir en beauté comme par exemple : des anges venant accueillir l'âme du défunt; odeur de sainteté dans la chambre du défunt et une musique divine se faisant entendre du ciel. Ils pensent que bien que ce soit un moment extraordinaire, une fois que la causalité en est épuisée, le défunt retourne à son mauvais destin. La valeur de l'aspect de l'agonie n'a pas de rapport avec ce qui se voit. Un bon aspect extérieur peut en réalité cacher quelque chose de mauvais et un mauvais aspect extérieur peut, en réalité, cacher quelque chose de bon. Pour illustrer le premier aspect nous citerons le cas où les démons font apparaître pour un moment l'aspect prodigieux afin de tromper l'agonisant et d'égarer les autres et, pour illustrer le deuxième aspect, nous citerons le cas où, en guise de stratagème, on fait apparaître pour un moment l'aspect mauvais afin de briser au contraire la discrimination et l'attachement des hommes qui respectent le prodigieux et méprisent la misère. L'essentiel est de ne pas s'attacher à l'aspect de l'agonie. Ceux qui sont vraiment délivrés de la vie-et-mort ne se préoccupent pas de l'aspect de leur agonie. Nous terminerons cette introduction en ajoutant un mot sur la transmigration, laquelle fera peut-être trébucher les lecteurs occidentaux. Jadis, les bouddhistes avaient une peur irraisonnée de la transmigration infinie. Pour nous, qui vivons une époque matérialiste, cela nous semble bizarre. Mais il ne nous semble pas que l'idée de transmigration soit indispensable pour l'essence de la théorie du bouddhisme. Les lecteurs ne devraient pas avoir à la prendre au pied de la lettre. Dans la théorie du bouddhisme : l'espace de temps et l'éternité, l'ici-bas et l'au-delà ne font qu'un. Cela coule mais ne coule pas; cela ne coule pas mais coule. Si l'existence humaine dans l'espace de temps perd de vue l'éternité, cela aura pour effet que cette existence humaine se sentira égarée depuis le commencement. L'expression symbolique de durée de cet égarement aurait donné naissance à des contes populaires de transmigration.

Voici maintenant une lettre que Bassui a écrite. Ceci nous donne idée de la façon très dynamique qu'il avait d'enseigner la Voie :

REPONSE À UNE LETTRE

J'ai bien lu votre lettre. Je vous remercie d'avoir bien voulu me faire connaître le processus de votre chemin de la réflexion. Si je vous l'explique en détail dans ma réponse, vous l'interpréterez certainement mot à mot en faisant des conjectures, ce qui gênera votre avance. Regardez tout droit : " le Maître qui veut ainsi m'interroger "! Le Bouddha et les patriarches ont dit que cet Esprit est dès l'origine le Bouddha. Cependant Il devint comme un rêve ou un fantôme. Alors, qu'appelons-nous Esprit ou Bouddha en nous? Seulement interrogez-vous largement sur cet innommable et inconnaissable. D'ailleurs, lorsque nous réfléchissons à : " Quel est Celui qui maintenant lève les bras, meut ses jambes, prononce des paroles et entend les sons? ", nous arrivons au bout du chemin de la réflexion, des stratagèmes, il n'y a plus rien à faire. Au milieu de tout cela interrogez-vous de plus en plus en vous détachant des dénominations, des conjectures, en abandonnant des milliers de choses! Si votre volonté ne se dirige que vers cela, s'approfondissant jusqu'à l'extrême uniformément, vous ne manquerez pas l'Éveil. Lorsque vos pensées se concentrent quelques moments à l'intérieur de vous et qu'il n'y a rien dans votre coeur comme s'il était vide, vous ne devez pas prendre cela pour l'Éveil. A ce moment-là vous devez vous interroger de plus en plus sans provoquer aucune pensée : " Mon Esprit n'a aucune forme au sens où nous l'entendons, alors Qui est Celui qui entend le bruit de milliers de choses? " Si vous pouvez avancer jusqu'au bout, le vide sera brisé et votre Visage originel avant d'être né de vos parents apparaîtra. Ce sera semblable à un homme profondément endormi qui se réveille soudain et ses milliers de rêves se brisent en conséquence sur le moment. Parvenu à ce point rencontrez vite un bon clerc pour recevoir sa critique. Si vous ne parvenez pas à l'Éveil en cette vie, même au moment de la mort soyez uniquement sur le chemin de la réflexion comme un feu qui s'éteint, sans y mêler d'autre vigilance. Ainsi vous pourrez parvenir à l'Éveil dès la naissance à une vie prochaine. C'est ce qu'on dit plusieurs Anciens. Je suis désolé d'avoir ainsi relaté selon votre désir. Après avoir lu cela une fois, mettez-le tout de suite au feu. Ne le regardez pas deux fois. Si vous parvenez à l'Éveil de vous-même en faisant attention profondément à Celui qui entend ces sens, toutes ces paroles seront inutiles. Cordialement Vôtre.