Douwe Tiemersma parle de Nisargadatta Maharaj

Douwe Tiemersma parle de Nisargadatta M.

Voici un article qui a été publié dans un numéro de la revue non duelle néerlandaise INZICHT. Cette revue qui a paru en mai 2012 a été spécialement consacrée à Sri Nisargadatta, le maître spirituel de Douwe Tiemersma. En bas de l’article, vous trouverez des informations sur Douwe Tiemersma, disciple de Nisargadatta Maharaj, qui vient malheureusement de nous quitter. Il est décédé le 3 janvier dernier. Mais l’Advaita Centrum de Gouda où j’habite existe encore et les activités continuent de s’y déployer telles que le yoga, la méditation, les groupes Advaita répartis dans toute la Hollande et même en Belgique, le site web www.advaitacentrum.nl, la fondation AYO (pour la formation de futurs professeurs de yoga), la fondation JOI (pour la détente et la clarté de compréhension des jeunes dans la non dualité), la maison d’édition Uitgeverij Advaita qui a publié les 16 livres de Douwe Tiemersma. L’ouvrage le plus complet sur la non-dualité est intitulé en néerlandais : Non-dualiteit, de grondeloze openheid (Non-dualité, l’Ouverture insondable). Ce livre vient d’être récemment publié en anglais avec succès sous le titre ‘Non-Duality, The groundless openess’, sans oublier évidemment son ouvrage sur Nisargadatta : De bron van het zijn (La source de l’être).

 

 

 

 

L’enseignement de Nisargadatta

Beaucoup connaissent l’enseignement prodigué par Nisargadatta Maharaj. Il semble toutefois bon d’exposer à nouveau les éléments essentiels de son enseignement car cela peut favoriser une compréhension encore plus claire et affûtée de l’essence de l’advaita et de sa propre situation.

Texte de Douwe Tiemersma

Un premier point est de bien distinguer les différents niveaux de réalisation qui constituent souvent des étapes sur la voie de la réalisation de l’ultime non-dualité. La connaissance de cette géographie est nécessaire à la prise de conscience de votre propre situation et donne la possibilité de reconnaître les étapes à parcourir.

Le témoin

La première étape à parcourir est le retour au point de vue de l’observateur à partir d’où vous considérez tout ce qui se présente. Ce retour est un recul permettant de vous distancier de l’objet que vous observez. Le champ d’observation s’élargit alors et s’ouvre à vous en tant qu’observateur, en vous montrant toutes les facettes de votre personnalité. Toutes sortes d’impressions, d’émotions et d’images de votre propre corps sont maintenant visibles comme des phénomènes dans le champ qui s’ouvre devant vous. Vous considériez d’abord le monde du point de vue du corps, de vos propres yeux. Vous étiez vos yeux ! Ils faisaient partie de vous-même, en tant que sujet de l’observation. Et maintenant, après avoir pris du recul, vous considérez vos yeux comme des objets, des phénomènes placés à un certain endroit, là. Il est alors clair qu’il n’y a pas de coïncidence entre vous et vos yeux, que vous n’êtes pas vos yeux. Il est aussi clair qu’il n’y a pas de coïncidence entre vous et votre corps, que vous pensiez être totalement, entre vous et vos activités mentales et l’image de vous-même, auxquelles vous vous identifiez tout naturellement jusqu’à présent. Qu’êtes-vous alors ? L’observateur qui contemple tout dans une détente totale, le témoin qui voit tout sans être imbriqué dans l’objet de son observation, une conscience qui enregistre tout.

Je-suis

Qu’en est-il alors de la non-dualité ? L’observateur est clairement séparé de ce qu’il peut observer. C’est très important, au début, afin de rompre l’identification avec l’objet de l’observation. Cette identification contribuait à créer une dualité dans le monde ‘Je suis ce corps et pas autre chose’, ‘je suis cette personne-ci ; cette personne-là, c’est quelqu’un d’autre’. Il y a une dualité cosmique entre l’observateur et le monde au niveau de l’observateur qui se distancie. La distance qui sépare l’observateur et l’objet de l’observation devra disparaître sur le plan universel afin de réaliser une non-dualité universelle. Il est donc clair que l’observateur a encore un certain type de corps. Même si ce corps a perdu beaucoup de son caractère physique, il reste encore une condition, à savoir, celle d’une certaine position avec une certaine perspective et une concentration énergétique. Cette concentration de vous-même en tant qu’être-conscience peut, elle-aussi, disparaître. Considérez l’espace qui vous entoure, retournez-vous et détendez-vous. Une expansion infinie de la conscience surviendra englobant tout dans une seule non-dualité universelle sans centre. L’atmosphère du Soi a non seulement les qualités d’Être et de Conscience, mais aussi d’Amour. L’expansion universelle peut seulement se faire dans l’Amour, dans l’acceptation de tout et de tous au niveau des sentiments.

C’est ainsi que l’atmosphère d’Être-Conscience illimitée est aussi une atmosphère de félicité, d’Ananda céleste. C’est l’atmosphère de l’Être-Soi universel à l’état pur, c’est une présence cosmique sans forme. C’est la constatation que ‘l’on est’ en tant qu’Être-Conscience universel. Le centre-moi y est absent, on n’y trouve aucune structure. Si des phénomènes s’y présentent dans un processus de différenciation, vous restez vous-même consciemment universel et tout reste, à l’inclusion de cette universalité. Il reste donc une non-dualité de vous-même avec tout et tous.

L’absolu

Les qualités de l’Être-Soi universel peuvent devenir conscientes. Apparemment vous ne vous y fondez pas en tant que conscience. Si cette prise de conscience a lieu et se poursuit, les toutes dernières qualités se dissoudront et aussi, le je-suis. C’est le dernier abandon total où tout se dissout. Il n’y a alors plus rien à dire à ce propos, car ‘Cela’ n’a pas de qualités. C’est l’absolu, l’Ouverture insondable où les dernières limitations de l’être, de l’être-soi disparaissent. C’est la libération ultime (moksha) des conditions auxquelles l’être-soi était soumis. Cette libération se manifeste clairement avec l’expérience d’Être, absente du ‘je’, bien qu’il soit possible d’établir que la vérité de l’Ouverture ultime était déjà toujours présente. C’est aussi la connaissance du début de la création. L’Ouverture insondable est le fondement de l’existence de la Conscience je-suis au sens universel, d’où naissent les formes limitées de l’être-soi et où apparaissent les multiples formes de l’univers. Si vous restez conscient au bord de l’absolu, sans retomber dans la qualité du je-suis et dans une certaine forme, la non-dualité de l’absolu et de ce qui est relatif, le monde, restera. Sans dualité, il n’y a ni conflit ni souffrance.

Dans quelle mesure votre réalisation s’est-elle concrétisée ?

Ce que je viens de formuler est sans doute vite compris sur le plan mental. Ce sont des informations que l’on peut reproduire sous forme d’un schéma. Ce qui est important dans une première phase. La philosophie de l’advaita vedanta distingue trois phases du jnana-yoga. La première est celle de l’écoute (shravana) de l’enseignement prodigué par un maître spirituel. C’est la prise de connaissance des éléments essentiels de la philosophie de l’advaita, entre autres, ‘Cela, tu l’es’. C’est le matériel de base sur lequel on réfléchit pendant la seconde phase (manana). Le disciple rassemble toutes les informations sur le plan mental afin de découvrir la logique de l’enseignement prodigué. Il peut alors reproduire cette philosophie et en discuter.

C’est ce qui se passe très souvent dans les cercles de l’advaita. Mais dans quelle mesure peut-on parler d’une véritable réalisation de la non-dualité ? C’était le cas au cours des entretiens menés par Nisargadatta. Il piquait immédiatement au travers de l’écorce mentale pour en montrer sa futilité. Le terme réalisation signifie que l’on réalise la vérité, que l’on est conscient de l’enseignement en tant que vérité. Mais cela signifie aussi que la vérité est une réalité pour vous, qu’elle est votre propre réalité. Cela signifie que vous abandonnez votre identité limitée, y compris l’univers qui est rattaché, pour être conscient de la réalité que vous percevez comme nouvelle. Cela commence déjà par la première étape, le passage au point de vue et au monde de l’observateur. Dans quelle mesure avez- vous vraiment franchi cette étape ? Dans quelle mesure un glissement s’est-il opéré entre votre fonctionnement quotidien et le point de vue du témoin ? Dans quelle mesure l’état de témoin est-il stable ? Vous pouvez parler de vous-même en tant qu’observateur de tout, en tant que témoin qui n’est pas impliqué dans les événements. Mais, s’agit-il d’une réalisation concrète ? Cela signifie que vous êtes vraiment présent à ce niveau, au niveau du corps de la compréhension, qui en fait partie. C’est seulement si vous êtes concrètement installé dans ce corps qu’il sera réalité. Ici aussi. C’est seulement si cela est très concret qu’il sera question de réalisation. Ce glissement de votre propre identité et réalité peut se produire rapidement et spontanément, mais, la plupart du temps, il y a un développement, un troisième stade de la voie vers la libération succédant à l’écoute et à la réflexion : celui de la méditation permanente (nididhyâsana) où la vérité, que le disciple a entendue et qui a fait l’objet de sa réflexion, devient propre. C’est une dévotion permanente et totale et une concentration de l’attention, un lâcher-prise des sentiments, des images et des concepts appartenant à l’entité individuelle et une acceptation de la nouvelle situation.

Cela vaut aussi pour la réalisation du je-suis universel. Nisargadatta incitait les visiteurs, qui n’étaient pas arrivés à ce stade, à se consacrer entièrement à cet Être-Conscience universel. À partir de la condition humaine limitée, l’Être-Conscience se présente comme la réalité divine qui ne peut être réalisée comme sa propre réalité que par le dévouement dévotionnel et l’abandon. « Consacre-toi, plein de dévotion, au je-suis comme le dieu suprême. » Cela signifie qu’il faut s’y consacrer sans distraction. Sinon, il ne se passera rien. Ici aussi, la réalisation devra être totale, ce qui signifie que toutes les facettes du moi devront s’y fondre. Il faudra reconnaître très concrètement les caractéristiques de votre situation universelle. C’est dans l’universalité que se sont déjà dissous beaucoup d’éléments de votre entité individuelle, mais, à ce niveau du je-suis, il y a encore une substance avec des qualités qui sont en rapport avec l’existence physique. L’atmosphère cosmique du je-suis est physique. Vous êtes physiquement le cosmos : le corps causal ou le corps ananda. Pouvez-vous percevoir de façon réaliste le cosmos comme votre corps sans structure ? Le savoir au niveau mental et le reconnaître au niveau psychologique, ce n’est pas suffisant. C’est seulement si vous réalisez clairement, très concrètement et actuellement, dans votre expérience existentielle, que le centre-moi et toute la réalité duelle disparaissent, c’est seulement à ce moment-là qu’aura lieu la réalisation du je-suis divin illimité. Dans quelle mesure est-ce vraiment le cas ? Dans quelle mesure la réalisation de votre identité cosmique est-elle stable ? Dans quelle mesure la vie peut-elle suivre son cours sans retourner à une certaine forme de vie ? C’est seulement si l’on réalise pleinement le je- suis stable, que la réalisation suprême de la source du je-suis, l’absolu, aura lieu. Nisargadatta :

« …becoming stabilized in the Awareness ‘I Am’ is all that is important. Later on, you will also transcend the ‘I Amness’. »

Jusqu’où va votre réalisation ?

La réalisation peut avoir lieu à toutes sortes de niveaux. Pendant les dernières années de sa vie, Nisargadatta Maharaj a pratiquement uniquement parlé de l’Être-Soi universel et de sa résorption dans l’absolu. Il poussait les personnes présentes dans cette direction. Il n’avait plus le temps d’expliquer toutes les phases précédentes. Le glissement du point de vue du moi matériel au point de vue du témoin est une première étape. Mais bien qu’il soit très important d’avoir une vision libre des événements du monde et de ce qui se passe au niveau mental, cela reste la première étape. La réalisation devra se poursuivre, d’abord au niveau de l’universel je-suis, ensuite au bord de l’absolu. Pourquoi Nisargadatta renvoyait-il beaucoup de visiteurs qui venaient le voir ? Ce n’était pas seulement parce qu’il n’avait plus le temps d’expliquer tout à partir du début. C’était aussi parce qu’il voyait que beaucoup de visiteurs étaient attachés à leurs propres expériences, sentiments et idées personnels. C’était justement le cas des personnes en quête de spiritualité suprême, des professeurs de yoga, de ceux qui rendaient visite aux lieux ‘saints’ et aux maîtres spirituels de l’Inde, de ceux qui avaient fait des études approfondies sur la philosophie et la culture de l’Inde, des disciples d’autres maîtres spirituels. Que faire de ceux qui restent enlisés dans leurs propres idées, leurs sentiments et expériences spirituels, leurs plaisirs du flow of life, leur distraction de l’attention spirituelle ? Beaucoup quittaient vite d’eux-mêmes le grenier étouffant où ils ne voyaient qu’un vieil homme sans dents. D’autres étaient renvoyés. Quelques-uns réalisaient que leur petit univers était attaqué, un univers qu’ils ne voulaient pas abandonner et trouvaient que Nisargadatta les traitait avec dureté. Une entité individuelle ne peut pas accepter d’être mise au rencart. Et c’était exactement de quoi il s’agissait. La réalité ultime peut seulement être réalisée par l’abandon de son implication dans certaines formes et qualités, même si elles sont spirituelles, par l’abandon du centre-moi, par l’abandon de la qualité je-suis. Ce lâcher-prise à tous les niveaux suscitera un sentiment d’espace accompagné d’un sentiment de joie et de bonheur. La vie s’écoulera alors dans toute sa spontanéité et créativité. L’enthousiasme s’emparera de nous à l’expérience de l’incommensurable. L’atmosphère de la vie, de ‘l’être’, se déploie à l’infini, ne connaît plus de limites, lorsque le centre- moi disparaît vraiment. Il est alors difficile, mais d’autant plus important de voir à quel point cet être- soi se cramponne aux conditions. Nisargadatta Maharaj a montré que le je-suis était une condition entièrement dépendante du corps-aliment. Lorsqu’il se désagrège, il ne reste plus rien de l’être spirituel suprême. Pour expliquer cela clairement, Nisargadatta faisait référence au bâtonnet d’encens dont le feu et l’odeur, qui en forment l’essence, restent dépendants de la substance matérielle du bâtonnet. Une fois que la matière combustible est épuisée, tout disparaît. Il allumait son briquet et le fermait pour montrer que la vie apparaît, dans son essence suprême, pour disparaître ensuite. Seul le jnani, le connaisseur, se connaît lui-même et sait qu’il est indépendant, libre du corps-aliment et de la vie spirituelle dépendante de la condition de ce corps.

La réalisation commence par l’examen de la situation où vous vous trouvez actuellement, quelle qu’elle soit. La première étape est d’accepter cette situation qui est apparemment votre façon d’être. La réalisation peut s’y poursuivre ensuite de façon radicale. Elle devra être radicale car, sinon, votre atmosphère restera limitée et conditionnée par la souffrance. Ce radicalisme va plus loin que le point de vue de l’observateur, aussi dans sa conscience, et plus loin que la vie libre, plus loin que sat- chit-ananda, plus loin que le je-suis sans centre. La véritable réalisation est celle de Cela, qui transgresse toutes les conditions, mais peut être formulé comme l’Inexprimable, l’Ouverture insondable, l’origine antérieure à la vie, au temps et à l’espace.

Que la vérité ultime soit entièrement indépendante de ces conditions, c’était tout à fait manifeste dans ce quartier pauvre de Khetwadi. Le bruit assourdissant de la circulation, les saletés et la puanteur n’y jouaient aucun rôle, tout comme le corps fragile et gravement malade de Nisargadatta Maharaj. Seule la lumière de la vérité ultime effaçant toutes les conditions illuminait les quelques disciples qui avaient vraiment compris de quoi il s’agissait. Remplis d’une immense gratitude, ils se sont laissés submergés par le rayonnement de cette lumière à l’infini.

 

Un commentaire
  1. C’est un article transmis par l’épouse de l’intéressé, après son décès début 2013… La pertinence de ses réflexions est claire.

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