Non-dualité et mystique chrétienne (Jacques Vigne)

non-dualite et mystique chrétienne (jacques vigne)

 

Non-dualité et Mystique Chrétienne

Vedanta et hésychasme

par Jacques Vigne

 

publié dans les Question de n° 99 et 100 (1995) Copyright de l’auteur

Résumé

Ce texte est une étude sur christianisme et hindouisme, en particulier l’hésychasme, cad la mystique des Pères du désert, et le védanta. Il montre comment les mystiques chrétiens tendent à la non-dualité et pratiquaient l’arrêt du mental et le silence comme dans le yoga. Il parle dela opsychologie de l’ascèse, du pourquoi des excès ascétiques, du lien entre solitude, austérités et pouvoirs psychiques. Il aborde aussi la sublimation de la sexualité en spiritualité. Après une histoire de la non-dualité en Occident il montre comment celle-ci y est promise à un grand avenir, et ce en quoi elle peut faire évoluer les conceptions chrétiennes sur la grâce, la création; l’évolution; le personalisme et la notion de dissolution de l’égo dès cette vie, c’est à dire le libéré vivant.

 


Table des matières

Chapitre I: De l’arrêt du mental

Un silence vaste commme le ciel

L’arrêt du mental dans le védanta

Le christianisme et l’hésychia

Chapitre II: psychologie de l’ascèse

L’ascèse excessive: les faits

Respect et désidentification du corps

La volonté d’ascétisme

Austérités et pouvoirs

Ascèse et solitude

L’angoisse et la grâce

Chapitre III: Une ascèse pour aujourd’hui

Souffrance, sexualité, spiritualité

De la pollution mentale

Hésychasme et Yoga

Le retour à l’action après l’ascèse et le silence

Chapitre IV: la non-dualité, une nécessité pour l’Occident

Eléments d’histoire de la non-dualité en Occident

Elements de mystique comparée: douze points de divergences parallèles

Le libéré-vivant à la charnière entre non-dualité et christianisme

La non-dualité en Occident: la théorie et la pratique

Le dernier contrepoint du deux et de l’Un

Une seule lumière

Notes

 


Chapitre I

De l’arrêt du mental

La marche, de par sa répétition rythmée, favorise une régulation du cours des pensées. Si elle est associée à la répétition d’une formule sacrée; elle peut mener à un arrêt du mental et à un état supérieur de conscience. Il est courant chez les pèlerins de tous les pays de pratiquer la prière répétitive. Dans le christianisme, les Récits d’un pèlerin russe (1) sont célèbres pour cela, ainsi qu’en Inde les Carnets de pèlerinage de Swami Ramdas (2) J’ai été telllement fasciné par ce pouvoir de la répétition sur l’esprit -qu’elle soit répétition du pas ou répétition d’une formule sacrée – que j’en ai fait le sujet de ma thèse de médecine.(3) Ce que je pressentais au moment où je rédigeais ce travail, c’est que les techniques répétitives normalement associées dans l’esprit des gens à la prière et à la pensée positive, peuvent également apporter une contribution importante au développement de la psychothérapie. Une des limitations de celle-ci est qu’elle se fonde presqu’exclusivement sur l’observation du mental, au moins dans sa forme classique inspirée par la psychanalyse; mais cette observation ne représente qu’une moitié des possibilités d’approche de l’esprit dans les voies spirituelles. La seconde moitié est constituée par des techniques concentratives, consistant en un mouvement répétitif de l’attention qui revient sans cesse à l’objet sur lequel elle a décidé de se fixer.

On a souvvent comparé la prière de Jésus au mantra, et l’hésychasme au yoga (4). J’aborderai ce dernier sujet à la fin de cet article; je m’intéresserai en premier lieu au résultat de ces techniques, la paix, hésychia, qu’on a décrite comme la colonne vertébrale de la mystique de l’Eglise orthodoxe d’Orient, et l’arrêt du mental, citta vritti nirodha que Patanjali considère comme la définition même du Yoga au début de ses aphorismes (I, 2) (5)

Un silence vaste comme le ciel

Je suis heureux d’écrire sur ce sujet en Inde, sur les bords du Gange, juste avant de rentrer en retraite pour cinq mois environ. Il peut sembler paradoxal de parler du silence, mais d’autres ont fait son éloge avant moi (6): en attendant que ce silence ne devienne l’objet de notre expérience, que peut-on avoir comme plus beau sujet de réflexion pour occuper notre mental?

La psychologie n’est pas totalement étrangère aux vertus du silence: l’abstention du psychiatre a une efficacité en soi, car il constitue une acceptation implicite et déculpabilisante du mental de son patient et de son existence en tant que tel; cependant, il faut se tourner vers les pratiques de méditation pour que le sujet lui-même essaie de devenir silencieux. Les thérapeutes sont trop fascinés par les bruits de l’intellect, les fausses notes de la psychopathologie et le grondement sourd des pulsions ébranlant l’inconscient pour jamais penser à écouter le grand calme qu’il y a derrière, ou en dessous de tout cela. En ce sens, on peut dire que le silence est le grand refoulé de notre psychologie moderne. notons d’ailleurs que la philosophie et la théologie l’avaient déjà passablement mis à l’écart de leurs préoccupations. Pourtant, l’homme ordinaire a une intuition juste du silence quand il aime aller dans la nature. Là, les images ne sont plus porteuses de messages calculés comme dans les villes pleines d’enseignes et de publicités. La nature n’a rien à lui dire de spécial, et c’est peut être pour cela qu’il aime bien sa compagnie.

Pour rentrer dans le vif du sujet, quelques réflexions déjà sur le vocabulaire: en sanskrit, silence se dit mauna, et celui qui a fait un voeu de silence est un mauni. Il peut parfois tenir ce voeu pendant douze ans, comme en ce moment Chandra Swami de la lignée Udasin près de Dehra-Dun au pied de l’Himalaya (cf ‘L’Art de la Réalisation’, Albin Michel). Quant à la paix, elle est considérée comme le neuvième et dernier sentiment (rasa), en quelque sorte la base à partir de laquelle tous les autres existent. En grec, le terme hésychia est utilisé pour désigner à la fois la paix et le style de vie des solitaires. Nous nous intéresserons directement à cette expérience de l’hésychia sans détailler l’histoire du mouvement auquel il a donné lieu, l’hésychasme, qui a imprégné de son parfum toute la mystique de l’Eglise d’Orient.

Un autre terme signifiant la tranquillité est apathéia, l’absence de passions. Il ne s’agit pas bien sûr de l’apathie, état de paresse, mais d’un état de pureté où tous les mouvements du mental sont arrêtés. C’est un état de surconscience ayant une analogie profonde avec le samadhi hindou. Pour les Pères, l’amerimnia -absence complète de soucis- se révèle pratiquement toujours une vertu. Dans ce sens aussi, une sage de l’Inde de notre siècle, Ma Anandamayi, disait en des mots simples: ‘Le non-souci, voilà la méditation suprême’. Un autre mot signifiant la tranquillité est èrémia, ressemblant fort, mis à part l’accent de la première lettre, à érémia, le désert. Dans les mots mêmes, les deux notions sont associés. En latin, paix se dit ‘pax’, et elle a eu une telle importance dans le développement du monachisme occidental qu’elle est devenue la devise de l’ordre bénédictin.

Dans ce texte, je resterai proche du témoignage direct des moines et je ne me lancerai pas dans des spéculations théologiques lourdement marquées par la culture. Le rapprochement des pensées montrera que l’idée d’un sommet commun à toutes les mystiques n’est pas un leurre ou un voeu pieux. Je me suis laissé guider dans mon choix des paroles des Pères et des sages de l’Inde par mon intuition, basée elle-même sur l’expérience intérieure que j’ai pu développer depuis huit ans que je vis en Inde. J’ai bénéficié aussi de l’expérience de Vijayananda auprès duquel je vis depuis cinq ans environ: ancien médecin français devenu disciple de Ma Anandamayi, il vit et pratique la méditation selon le védanta depuis plus de quarante ans en Inde. S’il n’est pas un Père du désert, il mériterait, du fait d’avoir vécu dix-sept ans ermite en Himalaya, le nom de ‘Père de la montagne’.

En ce temps où l’Occident s’ouvre à de nouveaux courants religieux, cette notion de silence intérieur permet de transcender des impasses du dialogue, puisqu’il représente le réservoir commun de toutes les paroles sacrées. Il est vaste comme le ciel, il n’est pas dérangé par les voix des différents groupes qui participent au pluralisme spirituel d’aujourd’hui. Le silence permet de résoudre bien des problèmes de traduction…. Il est le signe du renoncement; à ce propos, qu’il nous soit permis citer une phrase du ‘Sannyas hindou’, un texte qu’on peut considérer comme le testament spirituel de Swami Abhishiktananda, partisan convaincu de la rencontre du védanta et du christianisme: ‘L’appel au renoncement intégral déborde les frontières des religions…et c’est dans cet appel surgissant des profondeurs du coeur humain que les grands dharmas (religions) se rencontrent effectivement, en cette tension qui les porte comme au-delà d’elles-mêmes.’ (7)

Ramana Maharshi exprimait la même idée par une image traditionnelle. ‘Le silence est l’océan dans lequel toutes les rivières des religions viennent se jeter.’ Après avoir parlé de l’arrêt du mental dans le védanta et le christianisme, nous envisagerons la méthode qui permet d’y arriver, c’est à dire l’ascèse, en faisant une étude critique du sens de la souffrancce et du corps chez les Pères par rapport à la tradition hindoue. Enfin, et avant de conclure, nous ferons part de quelques réflexions sur la technique de l’hésychasme comparée au yoga.

L’arrêt du mental dans le védanta

Il y a trois degrés d’arrêt du mental:

  • le silence de l’activité verbale intérieure
  • l’effacement des images
  • l’arrêt des sensations venant du corps

Quand on est parvenu à ce dernier stade, le Soi se révèle, c’est le samadhi. Lorsque le lac est calme, on peut en voir le fond. Cela ne signifie pas que le silence soit un état de torpeur. Ramana Maharshi disait que les gens croyaient le sage paresseux parce qu’il pouvait rester longtemps immobile; mais en fait, il est comme une toupie qui tourne tellement vite qu’on ne la voit même plus se mouvoir. Le silence du vrai gourou est l’enseignement le plus fort: c’est par lui que Dakshinamurti, le sage adolescent, a transmis la Connaissance du Soi aux quatre rishis qui étaient déjà des vieillards. Les foules qui venaient voir Ma Anandamayi, ou qui maintenant viennent voir Ma Amritanandamayi, peuvent reter simplement des heures à regarder le gourou sans avoir besoin de discours ou de prédication. Un jour, quelqu’un demanda à Ma Anandamayi: ‘Dites-moi votre expérience’ Ma répondit: ‘Pour ce faire, cela supposerait qu’il y ait toujours quelqu’un pour expérimenter, ce qui n’est pas le cas ici (c’est la façon dont Ma parlait d’elle-même). Tout ce qui peut être exprimé par des mots ou par le langage est une création de l’esprit. ‘ (9)

On croit que le silence est inactif, mais c’est en fait une création qui ne cesse pas. On pourrait le comparer au libre courant de l’électricité dans un fil; de temps à autre, il arrive à un instrument et le fait fonctionner, sinon, il s’écoule de lui-même. La rencontre d’un vrai maître peut donner l’expérience du silence. Nisargadatta Maharaj disait: ‘Avant le moment où j’ai rencontré mon guru, je savais tant de choses: Maintenant, je ne sais rien…Je me connais moi-même et je ne trouve ni vie ni mort en moi, seulement l’être pur.’ (10) Avec le ‘Je suis celui qui suis’ divin, la phrase de la Bible qui attirait le plus Ramana Maharshi était: ‘Faites silence… et sachez que je suis Dieu.’ (Ps 46, 11)

L’une des nombreuses méthodes de méditation possible consiste à observer l’esprit entre les pensées et à y percevoir le silence. C’est une technique également utilisée en Occident, notamment chez les Chartreux. Il faut bien comprendre que si toutes les techniques spirituelles s’acheminent vers le silence, elles ne le créent pas car il est déjà là, il n’est autre que le Soi. ‘Celui qui a perdu sa bourse en un moment de distraction peut la retrouver en calmant son esprit et en se demandant où il a pu l’égarer. Quand il a retrouvé cette bourse perdue, on ne peut dire que le fait de calmer son esprit ait créé cette bourse. De même, le contrôle de votre esprit n’est pas la cause de la Réalisation du Soi, bien qu’il soit toujours là, vous ne le reconnaissez pas, même avec un esprit contrôlé, parce que vous n’en avez pas l’habitude’. (11)

Dans le védanta, on aime bien prendre comme analogie du samadhi le sommeil prfond: étant un état dépourvu d’images oniriques, il représente le silence des formes. De plus, la distinction entre l’observateur, ce qui est observé et l’observation disparaît comme fondus en une seule masse de conscience (prajna-ghana, terme employé dans les Upanishads). Le samadhi a la même forece centripète considérable que le sommeil profond, mais à la place d’être inconscient il est surconscient.

Si l’on veut se repérer dans la hiérachie des expériences spirituelles et savoir ce qu’il est important d’accomplir, il faut faire la distinction entre manolaya et manonasha -respectivement la dissolution et la destruction du mental. La dissolution est définie comme un phénomène réversible, alors que la destruction, elle, est définitive. Les germes des samskaras (conditionnements passés) sont morts, comme dans l’eau qu’on a bouillie ou dans des graines qu’on a grillées à la poêle. Ma Anandamayi parlait souvent de la distinction entre le vide, shunya, et le grand vide, mahashunya, qui corrrespond à peu près à la différence que nous venon d’établir. Les auteurs chrétiens parlent de la fausse et de la véritable hésychia. Il est important de savoir cela afin de ne pas confondre une banale -bien qu’utile à son niveau- expérience de relaxation profonde et le véritable grand Silence qui correspond à un niveau beaucoup plus élevé, celuio des sages confirmés.

Dans l’advaïta-védanta, la doctrine de la non-dualité pure, même la présence d’une pensée au sujet de la divinité est une limitation à un silence vraiment stable. En effet, quand il y a deux personnes ensemble (l’idée que je me fais de la divinité et moi), même si elles peuvent se taire pendant quelques temps, elles recommenceront fatalement à parler à un moment ou à un autre…Cette importance fondamentale donnée au silence n’est pas l’apanage du non-dualisme indien, on retrouve la même notion dans le zen -témoin ce que disait maître Dogen: ‘Il faut savoir que si aucune pensée ne surgit, la vie-et-mort est alors tranchée ete que, si on n’a ni conjoncture ni différenciation, on éclaire tous les phénomènes.’ (12) On peut encore rapporter ce propos d’un autre maître zen, Taido (Xve siècle): ‘Hormis cette pacification, il n’y a pas de bouddha. Ce bouddha n’a pas de lumière spéciale, il ne vole pas dans les airs. Notre être est tel quel depuis notre naissance jusqu’à aujourd’hui, c’est celui d’un bouddha inné et serein. N’en doutez pas!’ (13)

En Occident; Plotin a été l’inspirateur de ceux qui voulaient s’orienter vers une voie de Connaissance pure, c’est à dire la réalisation de l’Un au-delà de toute question de personne, comme dans le védanta. Il a influencé à distance Maître Eckhart. Il évoque le stade supérieur de l’expérience spirituelle de cette façon: ‘L’âme cesse d’agir; elle ne continue plus à faire des efforts, elle est pleine; elle possède sa contemplation à l’intérieur…ainsi, l’unité est introduite en elle; plus il y a d’unité, plus il y a de tranquillité. C’est alors que la partie de l’être qui connaît devient un avec de qui est connu (hèn toï gnôsihenti). (14)

Le christianisme et l’hésychia

Dieu préfère se manisfester dans l’hésychia -‘la voix d’un silence subtil’ comme il l’a fait comprendre à Elie (I R, XIX, 12) sur le mont Horeb. Celui-ci venait de faire égorger quatre cent cinquante prophètes de Baal au Mont Carmel (I R XVIII,40). En ne se montrant ni dans le tremblement de terre, l’ouragan ou le feu, Dieu a clairement fait sentir à son prophète qu’il n’était pas pour l’utilisation desméthodes violentes. De même, le Christ, en quittant ses disciples, leur a dit: ‘Je vous laisse ma paix’. Pour savoir en quoi consiste cette paix, nous pouvons interroger les Pères du désert. Leur conseils directement orientés vers la manière de tirer profit de la retraite et d’obtenir le silence du mental ont finalement une portée plus universelle que les spéculations théologiques ou les élaborations christologiques ou encore ecclésiologiques. Evidemment, les définitions qui tentent d’évoquer l’hésychia ont une portée limitée; elles sont comme le battant à la porte d’une maison: on frappe, mais on ne sait si la porte va s’ouvrir, ni qui on trouvera derrière.

Isaac le Syrien (appelé aussi ‘deNinive’) évoque l’hésychia quand ‘tout ce qui est prière cesse et que l’âme prie en dehors de la prière…Le saint s’oublie alors complètement en laissant tout ce qui est de ce monde, n’ayant plus en lui aucun mouvement vers quoi que ce soit.’ (15) Il y a trois degrés de silence: le cloître, où le novice goûte la paix du mode de vie monastique qu’il découvre, ‘l’arène’ qui correspond à la période où l’énergie intérieure s’éveille et où il faut apprendre à la maîtriser pour l’orienter vers le divin, et le troisième degrès est ‘le ‘port’ où le moine jouit de l’assemblage de tous les biens, de la source de lumière, où il est même appelé dieu et frère du Christ.’ (16)

Jean Climaque, qui passa sa vie au Monastère Sainte-Catherine au pied du Mont Sinaï et qui a inspiré par son ouvrage L’échelle sainte tout le monachisme postérieur, ne tarit pas d’éloges sur le silence conscient: ‘Le silence, avec la connaissance, est la mère de la prière, la délivrance de la captivité, la préservation du feu…le compagnon de l’hésychia, l’adversaire du désir d’enseigner…l’artisan de la contemplation, un progrès invisible et une ascension secrète.’ Il est intéressant de noter que les deux derniers degés du progrès spirituel d’après Jean Climaque sont l’apathéia (l’absence de mouvements mentaux) et la charité. Là, on retrouve la vacuité et la compassion, deux qualités suprêmes et inséparables du bouddhisme mahayana. L’apathéia est la nature même de l’âme, les passions y sont surajoutées…’ (18) Ce qui revient à dire que le but de la pratique est de retrouver sa vraie nature -expression qui fait penser à l’enseignement du zen affirmant que chaque être a la nature de Bouddha (19).

L’hésychia naît de la mort de la prière au sens habituel du terme; Isaac le Syrien dit: ‘Tout ce qui est fait de prière, ou peut être prié, est en-deça de la spiritualité. Et ce qui est spirituel est d’un ordre qui exclut mouvement et prière. (20) Le pseudo-Denys est encore plus laconique pour parler de ce type d’expérience: ‘L’extase au-delà de soi-même et de tout.( (21) Pour l’être ordinaire, le silence est une coupure, pour le moine c’est une union. Cet état est à rechercher avec intensité, car il est déifiant en lui-même ‘Avoir soif de l’hésychia déifiante’ dit un des Pères. Pour cela, un sentiment d’irréalité du monde, comme dans le védanta, est une phase nécessaire. Autre analogie frappante avec le non-dualisme hindou: par la purification de son mental, le moine se transforme en pure conscience; l’abbé Bessarion fit cette réflexion; ‘Le moine doit être comme les chérubins et les séraphins, uniquement oeil.’ (22)

L’hésychia est un processus de mort et de résurrection. L’égo doit réellement disparaître. L’abbé Poemen, quand il était simple moine, est venu se plaindre à son maître Ammonas du bruit que faisait un voisin. Celui-ci répondit: ‘Poemen, tu vis encore. Va, assieds-toi dans to cellule et grave dans ton coeur que depuis un an déjà tu es dans le sépulcre.’ (23) Cet état de mort correpond à la libération définitive; ‘Avec cette science et cette humilité qui en découlent, cessent toutes les luttes et les tentations, car les démons ne peuvent lutter avec celui qui se considère comme n’étant rien.’ (24) Cette connaissance supérieure vient de la foi et exclut l’action (25). Nous nous trouvons dans l’optique du védanta où la connaissance supérieure ne peut être contrainte à découler des actions, ni d’ailleurs à les produire. Il y a une séparation entre les deux niveaux, l’action servant à purifier le mental avant la grande expérience, et à exprimer une compassion libre et gratuite après.

C’est une idée courante en Inde que l’amour supérieur (parabhakti) conduit à la connaissance (jnana); un moine actuel du Mont-Athos, qui sans doute ne connaît guère l’enseignement non-duel de l’Inde, en arrive à la même expérience: ‘L’apathéia est le but; alors l’homme est comme Dieu. Il n’ya plus en lui de mauvaises pensées, il n’est plus esclave des passions, il est devenu amour, sans émotion, sans désir; il est’ (26). Cet être silencieux est vastre comme un ciel sans nuage et san vent: ‘Un nuage ne peut se former sans un souffle de vent; de même, une passion ne peut naître sans un mouvement de pensée.’ (27)

Pour avoir cet espace de liberté et de silence, le moine peut aussi partir à l’étranger (xénitéia). Là, il ne sera plus troublé par le milieu qu’il a quitté, et il ne comprendra pas pou peu les bavardages autour de lui. Toutefois, il ne semble pas que tous les Anciens aient atteint cet état d’hésychia. L’un d’eux confiait: ‘En vérité, cela fait soixante-dix ans que je porte l’habit, et aucun jour je n’ai trouvé le repos…’ (28) Est-ce à cause de cette difficulté, ou pour d’autres raisons que le monachisme postérieur semble avoir mis moins clairement l’accent sur l’hésychia que les premiers Pères? Ne se sont-ils pas laissés envahir par le rituel et la récitation des textes, certainement bonne pour calmer l’esprit des novices, mais plus dicutable pour des mystiques qui ont atteint la maturité. Dans ce sens, en Oiccident, la condemnation du quiétisme, liée beaucoup à des intrigues de cour, n’a-t-elle pas été dommageable? La mystique des moines doit-elle être obligatoirement du type de celle des paroissiens, sauf qu’ils y sont investis à plein temps? N’ont–ils pas cédé au piétisme ambiant en craignant de perdre par la voie directe de l’hésychia les consolations que leur apportait l’image qu’ils se sont faite de Jésus? Il semble qu’un moine actuel du Mont-Athos aille dans ce sens lorsqu’il dit: ‘Quelques-uns ont entendu les paroles de Jésus; bien peu ont entendu son silence.’ (29)