Comte-Sponville : L’esprit de l’athéisme

l’esprit de l’atheisme

Extrait de « L’esprit de l’athéisme » , André Comte-Sponville, (chez Albin Michel)

La première fois, c’était dans une forêt du Nord de la France. J’avais vingt-cinq ou vingt-six ans. J’enseignais la philosophie, c’était mon premier poste, dans le lycée d’une toute petite ville, perdue dans les champs, au bord d’un canal et d’une forêt, non loin de la Belgique. Ce soir-là, après dîner, j’étais parti me promener avec quelques amis, comme souvent, dans cette forêt que nous aimions. Il faisait nuit. Nous marchions. Les rires peu à peu s’étaient tus ; les paroles se faisaient rares. Il restait l’amitié, la confiance, la présence partagée, la douceur de cette nuit et de tout… Je ne pensais à rien. Je regardais. J’écoutais. Le toit du sous-bois tout autour.

 

L’étonnante luminosité du ciel. Le silence bruissant de la forêt : quelques craquements de branches, quelques cris d’animaux, le bruit plus sourd de nos pas… Cela n’en rendait le silence que plus audible. Et soudain… Quoi? Rien : Tout ! Pas de discours. Pas de sens. Pas d’interrogations. Juste une surprise. Juste une évidence. Juste le bonheur qui semblait infini. Juste une paix qui semblait éternelle. Le ciel étoilé au-dessus de moi, immense, insondable, lumineux, et rien d’autre en moi que ce ciel, dont je faisais partie, rien d’autre en moi que ce silence, que cette lumière, comme une vibration heureuse, comme une joie sans sujet, sans objet (sans autre objet que tout, sans autre sujet qu’elle-même), rien d’autre en moi, dans la nuit noire, que la présence éblouissante de tout! Paix. Immense paix. Simplicité. Sérénité. Allégresse. Ces deux derniers mots semblent contradictoires, mais ce n’était pas des mots, c’était une expérience, c’était un silence, c’était une harmonie. Cela faisait comme un point d’orgue, mais éternel, sur un accord parfaitement juste, qui serait le monde. J’étais bien. J’étais étonnamment bien ! Tellement bien que je n’éprouvais plus le besoin de me le dire, ni même le désir que cela continue. Plus de mots, plus de manque, plus d’attente : pur présent de la présence.

C’est à peine si je peux dire que je me promenais : il n’y avait plus que la promenade, que la forêt, que les étoiles, que notre groupe d’amis… plus d’ego, plus de séparation, plus de représentation : rien que la présentation silencieuse de tout. Plus de jugements de valeur : rien que le réel. Plus de temps : rien que le présent. Plus de néant : rien que l’être. Plus d’insatisfaction, plus de haine, plus de peur, plus de colère, plus d’angoisse : rien que la joie et la paix. Plus de comédie, plus d’illusions, plus de mensonges : rien que la vérité qui me contient, que je ne contiens pas. Cela dura peut-être quelques secondes. J’étais à la fois bouleversé et réconcilié, bouleversé et plus calme que jamais. Détachement. Liberté. Nécessité. L’univers enfin rendu à lui-même. Fini? Infini? La question ne se posait pas. Il n’y avait que la vérité, mais sans phrases. Que le monde, mais sans signification ni but. Que l’immanence, mais sans contraire. Que le réel, mais sans autre. Pas de foi, pas d’espérance. Pas de promesse. Il n’y avait que tout, et la beauté de tout, et la vérité de tout, et la présence de tout. Cela suffisait. Cela faisait beaucoup plus que suffire ! Acceptation, mais joyeuse. Quiétude, mais tonique (oui : cela faisait comme un inépuisable courage). Repos, mais sans fatigue. La mort? Ce n’était rien. La vie? Ce n’était que la palpitation en moi de l’être. Le salut? Ce n’était qu’un mot, ou bien c’était cela même.

Perfection. Plénitude. Béatitude. Quelle joie! Quel bonheur! Quelle intensité! Je me dis : « C’est ce que Spinoza appelle l’éternité… » Cela, on s’en doute, la fit cesser, ou plutôt m’en chassa. Les mots revenaient, et la pensée, et l’ego, et la séparation… C’était sans importance : l’univers était toujours là, et moi avec, et moi dedans. Comment pourrait-on tomber hors du Tout?

Comment l’éternité pourrait-elle finir? Comment les mots pourraient -ils étouffer le silence, J’avais vécu un moment parfait -juste assez pour savoir ce qu’est la perfection. Un moment bienheureux -juste assez pour savoir ce qu’est la béatitude. Un moment de vérité -juste assez pour savoir, mais d’expérience, qu’elle est éternelle.

(…)

 

Le mystère et l’évidence

… C’est comme si soudain tout était neuf, singulier, étrange, étonnant …au-delà de toute raison. C’est ce que j’ai appelé le mystère.

Ensuite, ou plutôt en même temps, la suspension des interrogations, des questions, des problèmes -non pas parce qu’ils sont résolus, mais parce qu’ils ne se posent plus. Pourquoi y a-t-il quelque chose plutôt que rien? La question a disparu : il n’y a plus que la réponse, qui n’en est pas une (puisqu’il n’y a plus de question). Il n’y a plus que l’être. Il n’y a plus que le réel. C’est ce que j’ai appelé l’évidence.(…) Mystère de l’être : évidence de l’être. Les deux ne font qu’un. C’est pourquoi le mystère n’est pas un problème, ni l’évidence une solution. (…)

Le mystère et l’évidence sont un, et c’est le monde. Mystère de l’être : lumière de l’être.

 

Plénitude.

Autre mise entre parenthèses : la suspension du manque. Mais il y a, parfois, rarement, des moments de grâce, où l’on a cessé de désirer quoi que ce soit d’autre que ce qui est (ce n’est plus espérance mais amour) ou que ce que l’on fait (ce n’est plus espérance mais volonté),où l’on ne manque de rien, où l’on n’a plus rien à espérer, ni à regretter, où la question de la possession ne se pose plus ( il n’y a plus d’avoir, il n’y a que l’être et l’agir), et c’est ce que j’appelle la plénitude.(…)Vous êtes comme miraculeusement libéré de la frustration : libéré du manque, libéré du néant !

Il n’y a plus que l’être : il n’y a plus que la joie. (L’angoisse, sentiment du néant, la joie, sentiment de l’être). Il n’y a plus que la plénitude du réel. Comment pourriez-vous désirer autre chose? (…) Parce que vous avez tout? Non pas. Mais parce que vous êtes affranchi (c’est en quoi cela touche à la spiritualité) de la possession elle-même. Il n’y a plus que l’être sans appartenance, et la joie, en vous d’en faire partie. Tout ego est frustré, toujours. Quand il n’y a plus de frustration, il n’y a plus d’ego.

 

Simplicité.

C’est pourquoi vous êtes aussi comme libéré de vous-même : parce qu’il n’y a plus de dualité entre ce que vous faites et la conscience qui l’observe, entre le corps et l’âme, entre le je et le moi. C’est qu’il n’y a plus que le je. C’est qu’il n’y a plus que la conscience. C’est qu’il n’y a plus que l’action (le corps en acte). Suspension de la dualité intérieure, de la représentation (au double sens de l’idée et du spectacle), de toute la comédie du moi : mise entre parenthèses de l’ego. C’est ce que j’appelle simplicité.

(…)
D’ailleurs vous n’êtes rien, en tout cas pas un être, ni une substance : vous vivez, vous sentez, vous agissez. Il n’y a qu’un flux de perceptions, dirait Hume, qu’une action, mais sans acteur, qu’une vie mais sans autre sujet qu’elle-même. Il n’y a qu’une expérience. (…) je préfère parler de simplicité, plutôt que de non-moi ou de non-ego. Rien de plus difficile, métaphysiquement, à penser. Rien de plus simple, spirituellement à vivre -même si cette simplicité-là reste l’exception. (…) Simplicité de l’action, simplicité de l’attention. « Quand vous êtes absorbé dans une activité, qu’elle qu’elle soit, demande Prajnanpad, sentez-vous un ego quelconque? Non, il n’y a plus de séparation; » C’est qu’il n’y a plus que l’activité. Celui qui se regarde agir, ce n’est pas l’action juste. Celui qui se veut attentif, ce n’est pas l’attention juste. Vous avez du mal à être simple? Commencez par le plus facile : s’assoir, marcher, respirer… C’est l’esprit du soto zen. Il n’y a plus que l’un, il n’y a plus que l’acte, il n’y a plus que la conscience. Vous vous promeniez? Il n’y a plus que la promenade. Vous faisiez l’amour? Il n’y a plus que le désir ou l’amour. Vous méditiez? Il n’y a plus que la méditation. Vous agissiez? Il n’y a plus que l’action. Vous étiez? Il n’y a plus que l’être.

 

Unité.

Plus de séparation entre vous et vous, donc. Mais plus de séparation non plus entre vous et le monde, entre intérieur et extérieur, entre le je et le tout. Suspension ou mise entre parenthèses de la dualité, donc aussi et à nouveau de l’ego : il n’y a plus que tout , et l’unité de tout. C’est ce que j’appelais plus haut, avec Freud ou Romain Rolland, le « sentiment océanique », ce que les Orientaux appellent l’advaita, et que j’aime appeler avec Svami Prajnanpad, l’expérience de l’unité. Elle est indissociable de celle de la simplicité, au point qu’elle soit difficile, même intellectuellement, de les distinguer.Lorsqu’il n’y a plus de dualité intérieure, il n’y a plus de dualité avec l’extérieur. Il suffit d’être un avec sa conscience ou avec son corps (les deux vont ensemble : c’est ce que j’appelle la simplicité) pour être un avec le monde. « En vérité, il n’y a qu’un, sans second », disait Prajnanpad, et c’est la vérité même.

(…)

Tout ego est séparé, toujours. Lorsqu’il n’y a plus de séparation, il n’y a plus d’ego. « Je suis le monde », disait Krishnamurti. Et peut-être plus justement : « Swamiji va vous dire un secret. Swamiji ne connaît rien, sauf une chose : il est un avec tout ». Sagesse de l’immanence, mystique de l’unité.

 

Le silence.

La même expérience spirituelle met aussi entre parenthèses le langage, le discours, la raison. Il n’y aurait pas d’unité autrement. Nous ne sommes séparé de tout que par la pensée – que par nous-mêmes. Lâchez l’ego, arrêtez de penser : reste le tout.

Le silence, c’est tout ce qui reste quand on se tait -c’est à dire tout. Il reste la vérité inentamée. Il suffit de se taire, ou plutôt de faire silence, pour qu’il n’y ait plus que la vérité, que tout discours suppose, qui les contient tous et qu’aucun ne contient. Vérité du silence : silence de la vérité.

 

L’éternité..

Il y a plus étonnant. Il y a plus fort. Ce qui se donne, dans cette expérience que je dis, c’est aussi, et peut-être surtout, la suspension du temps, ou plutôt de ce que nous prenons habituellement pour lui. Le temps réel, certes n’en continue pas moins. Le présent continue. La durée continue. Il n’y a même que cela. Car ce que vous constatez alors en vous, c’est comme une mise entre parenthèses du passé et de l’avenir, de la temporalité (…)

Or un présent qui reste présent, c’est ce qu’on appelle traditionnellement éternité -non un temps infini, mais un éternel présent (…). Oui, tout cela, après coup, peut se comprendre. Mais c’est qu’on ne le vit plus. Lorsqu’on le vit, ce n’est pas un concept, ni une réflexion, ni une compréhension. C’est une expérience. C’est une évidence. C’est un éblouissement. (…) Tout est présent. Le présent est tout. Tout est vrai. Tout est éternel, ici et maintenant éternel !

Eternité du présent : présence de l’éternité.

 

Sérénité

Cela ne laisse rien à espérer, ni à redouter. Suspension de l’espoir et de la crainte, mise entre parenthèses de l’attente, de l’anticipation, du souci, de la futurité (…)
Mais si le néant n’est pas? S’il n’y a pas d’ego? S’il n’y a que le présent? Alors il reste la sérénité, qui est l’être-au-présent de la conscience et de tout.

 

Acceptation

Parce que tout est bien? Plutôt parce que tout est. C’est le plus difficile à penser. Ce qui se vit, dans cette expérience que j’essaie de décrire, c’est aussi la suspension des jugements de valeur, la mise entre parenthèses des idéaux ou des normes, par exemple du beau ou du laid, du bien et du mal, du juste et de l’injuste.

On peut dire : il n’y a ni bien ni mal. Il n’y a que le réel, qui est sans autre. A quelle norme ou règle pourrait-on le soumettre?
Ce qui n’empêche pas de se faire une morale et une éthique pour soi. Mais cela interdit d’en faire une métaphysique, ou une ontologie, autrement dit de projeter sur la nature ce qui n’existe qu’en nous, de prendre nos jugements pour une connaissance, nos idéaux pour le réel.

Sagesse de l’acceptation, dit Prajnanpad. « No denial » : ni refus, ni dénégation. « Pas ce qui devrait être, mais ce qui est » : ni espérance, ni regret. C’est la seule voie : « il n’y a pas d’issue en dehors de l’acceptation ». Il s’agit de dire oui à tout ce qui est, à tout ce qui arrive. Mais c’est le oui de l’acceptation (tout est vrai, tout est réel), non de l’approbation (« tout est bien »). C’est le oui de la sagesse, non de la religion. Ou plutôt ce n’est pas un mot, et il n’y a plus ni sagesse ni religion : il n’y a que l’éternelle nécessité du devenir, qui est l’être vrai.

(…)  ce qu’on éprouve, dans l’état mystique, c’est (…) le sentiment que le réel est très exactement ce qu’il est, sans aucune faute, qu’on ne peut le comparer à rien (puisqu’il est tout), ni donc le juger (puisque tout jugement en fait partie), qu’il est parfait, en ce sens, c’est l’expression de Spinoza (« Par réalité et par perfection, j’entends la même chose »), ou par-delà le bien et le mal, c’est l’expression de Nietzsche, ou neutre, comme dit Prajnanpad, et c’est sans doute l’expression la plus juste.

(…) Si toute morale est relative, comment l’absolu pourrait-il en avoir une? Si l’absolu est amoral, comment la morale pourrait-elle n’être pas relative? Et même chose pour le beau ou le juste. L’erreur, où se joue le sort de notre modernité, serait de confondre relativisme, qui est la vérité de la morale, de l’art et de la politique, avec le nihilisme, qui est leur négation. Toute valeur étant relative (au sujet, à l’histoire, à la société…), on peut dire, si l’on veut, que l’absolu n’a aucune valeur. Mais on ne le dit que tant qu’on ne l’habite pas. Car cet absolu, pour qui l’éprouve, est le contraire du néant : il est l’être même, qui nous comble et nous réjouit(…). Nos valeurs n’existent qu’en lui. Elles existent donc. Il s’agit non de les nier, encore moins de les renverser, mais de dire oui à tout (y compris donc à nos jugements, mais en tant que relatifs), et c’est ce que j’appelle l’acceptation.

 

Indépendance

Mise entre parenthèses des dogmes, des règles, des commandements, des Eglises, des partis, des opinions, des doctrines, des idéologies, des gourous… il n’y a plus que le réel. Il n’y a plus que la vérité. Comme on se sent libre soudain ! « La vérité vous libérera » lit-on dans l’Evangile de Jean. C’est ce qu’on vit alors, sauf que ce n’est plus au futur, mais au présent, plus un livre, mais le monde. La vérité n’obéit à personne. C’est en quoi elle est libre, et libératrice. Et comme il n’y a rien d’autre que la vérité, elle ne commande pas (à qui pourrait-elle commander? et quoi?). Nous voilà sans Dieu ni Maître. C’est ce que j’appelle l’indépendance, dont Swamiji disait qu’elle est le vrai nom de la spiritualité.

« Qu’est-ce que la perfection? » demande Prajnanpad  , il répond simplement : « pas de dépendances ». C’est se libérer de son enfance, de son inconscient, de ses parents (« être libre disait encore Swamiji, c’est être libre du père et de la mère, rien d’autre »), de son milieu : c’est se libérer de soi. Qu’est-ce qui reste? Tout. Il s’agit, non de guérir l’ego, mais d’en guérir -non de sauver le moi, mais de s’en affranchir. Tout ego est dépendant, toujours. Lorsqu’il n’y a plus de dépendance, il n’y a plus d’ego.