Wei Wu Wei

Wei Wu Wei
« La Voie Négative » Ed. « La Différence » 1977. (Extraits) 


L’ILLUMINATION PAR LA NON-ACTION
L’EVEIL EST UN RAJUSTEMENT
REFLEXION SUR LA NOTION CARDINALE DE « VIDE »
APERCU SUR L’ESPRIT-BODHI ?
VISION INTERIEURE
VIE VERTICALE
LA « DEMEURE IMMUABLE »

L’EVEIL
QUELQUES REFLEXIONS


L’ILLUMINATION PAR LA NON-ACTION [Retour]

Toute soi-disant volonté est une manifestation du je-concept. Qui recherche l’illumination ? Dans la mesure où cette dernière est recherchée sous la contrainte du je-concept, comment pourrait-elle être atteinte ?

D’autre part, aussitôt que disparaît le je-concept, on la sent comme ayant toujours été présente.

Mais le je-concept ne désire qu’une pseudo-illumination, par laquelle il peut prétendre être sage ; l’accomplissement, impliquant son propre anéantissement, n’apparaît pas désirable du tout, et il placera sur sa route tous les obstacles possibles.

Ceci est la raison pour laquelle toute « méthode », « discipline », etc… assujétie au je-concept est nécessairement un chemin qui nous éloigne de chez nous. Etant donné que toute action qui n’est pas une non-action, et ne peut être spontanée, se trouve accomplie sous la contrainte du je-concept –car il n’y a pas d’autre « acteur », j’entends d’autre acteur véritable — l’illumination ou satori ne peut être que la conséquence de la non-action.

L’EVEIL EST UN RAJUSTEMENT [Retour]

L’éveil est un rajustement. Cet état d’Eveil est toujours présent et constitue notre nature normale, permanente et véritable –ainsi que ne cessent de nous le dire les maîtres de toutes les doctrines — mais l’expérience consciente nous en est refusée de par une déviation de la subjectivité vers un concept qui, en tant que tel, n’existe pas, et qui est notre objet apparaissant dans la conscience comme son propre sujet. Jusqu’à ce que ce spectre soit exorcisé en étant mis à nu, la subjectivité se trouve entravée, et nous ne pouvons la connaître telle qu’elle est en fait.

REFLEXION SUR LA NOTION DE « VIDE » (Shunyata, Ku) [Retour]

« Absoluité » ultime et inconditionnée est négative et vide (24)

Soyons clairs ; exprimons-nous sur ce point à la manière occidentale ; tentons de comprendre en quoi consiste exactement cette idée d’un vide — car il s’agit d’une idée comme toute autre.

Le monde phénoménal, objectif et relatif des impressions sensibles est une interprétation, fournie par le mental divisé et « raisonnant » (opérant par comparaison d’opposés), du noumène, d’Absolu, du sujet (que vous considériez ces derniers comme différents, ou comme aspects d’un tout), qu’il s’avère incapable de percevoir de manière directe. Et le contraire, avec quoi tout ce qui ici est en question doit être identifié, se dénommeVacuité. Comme le Vide, il constitue la contrepartie du Plein (plenum), et toutes ces qualités, ces dharmas, traités comme s’ils étaient des « choses », sont par conséquent des éléments de cette plénitude. Un vide cependant, est une négativité totale. Si vous pensez à « Absolu » ou à « Etre », comme on vous enseigne à le faire, vous présumez quelque chose de positif, et chacun de ces positifs est inévitablement accompagné de son négatif, que nous devons intituler « Non-Absolu » et « Non-Etre ». C’est ce négatif qui est le Vide ou la Vacuité, et ce négatif implique son plenum (plein) consécutif, de telle manière que ce Vide, étant ce qui n’est pas, est également ce qui paraît être, c’est-à-dire la Non-manifestation manifestée –qui est l’univers phénoménal et apparent, ou Samsara.

Ceci constitue certainement l’authentique message de ces sutras –savoir que notre intuition doit appréhender la vérité négative du Vide afin de comprendre que son élément positif est Apparence et que c’est ainsi, et non de manière inverse, qu’ils doivent être vus, si leur identité doit être assimilée et non simplement présumée.

La « véritable nature » de toute manifestation est Non-nature, et il en va ainsi de toutes les idées « d’Absoluité » et « d’Etre » –qui constituent des concepts ou dharmas. Ils sont négatifs ou vides, de manière directe, et ne sont positifs et relatifs que de manière indirecte.

APERCU SUR L’ESPRIT-BODHI ? (36) [Retour]

Commentaire : Ce texte décrit les aller-retours que peut connaître la conscience du chercheur sur la Voie. L’aperçu de la conscience déconditionnée, et son évanescence… Mais cela est vision de cette rive-ci. Cela vous fera comprendre les nuages qui couvriront encore quelques temps votre ciel bleu… Mais cela ne vous fera pas percer la croûte nuageuse… Courage donc dans la nuit de l’âme chère à Jean de La Croix…

« A mesure que nous suivons l’impulsion de notre nature fondamentale et que nous comprenons davantage, il semble naître en nous une conscience autre que la conscience congénitale qui a grandi avec nous et qui résulte de l’expérience psychosomatique. Cette conscience apparemment nouvelle se nourrit d’intelligence intuitive et gagne en puissance et en promptitude en même temps que s’approfondit la compréhension. Elle semble être indépendante de notre psyché terrestre et fonctionner dans une dimension supplémentaire du mental, bien qu’elle puisse se manifester de par nos facultées intellectuelles et émotives. L’une est assujéttie au temps et égocentrique, l’autre apparaît comme intemporelle et détachée de toute notion évidente du « je-concept ».

Tandis que cette conscience nouvelle augmente en intensité, nous souffrons avec plus d’acuité du contraste qui existe entre elle et le psychisme influencé et contrôlé par le je par lequel nous sommes toujours pénétrés. Nous ressentons de plus en plus profondément que nous ne sommes pas le reflet du monde de « l’état de conscience » que nous sommes conditionnés à connaître comme notre moi, et que nous sommes ce nouvel état de conscience dans lequel notre identité semble se dissoudre.

Néanmoins l’étreinte de la psyché égocentrique s’empare à nouveau de nous chaque fois que nous cherchons à fondre notre identité dans l’intemporel et, désespérant qu’il vienne jamais, nous aspirons au jour où nous aurons le pouvoir de perdre notre moi dans l’universalité de la conscience qui s’est développée « derrière » et « au-delà » de notre éternel bourreau. Nous sentons alors que nous serons cet état de conscience et cesserons d’être « je » ; en fait, nous semblons déjà savoir que nous sommes cette conscience et que notre « je » est une mascarade.

Lorsque la pénétration de cette « conscience transcendante » est puissante, nous avons tendance à ne plus considérer les choses vivantes commes des objets indifférents ou hostiles mais comme faisant partie de nous-mêmes ; ou plutôt, comme d’autre parties d’un tout qui est cette nature qui nous entoure tous –bien que ces méthodes de compréhension quelque peu différentes ne semblent pas être alors tellement différentes.

Au sein de cet état de conscience, « l’amour-haine » cède la place à une affectivité plus pure, ressemblant à la « bénédiction-compassion » ; l' »enthousiasme-détresse » passe à la sérénité ; l’avidité, l’envie, la peur, l’orgeuil et les autres formes d’émotion ternies par l’ego sont suspendues ou sont représentées par l’affectivité pure elle-même. (…)

Mais avons-nous développé ce nouvel état de conscience ? Cet état est-il « nouveau » et est-il réellement « nôtre » ? Ou est-ce au contraire quelque chose d’omniprésent, à quoi nous avons accordé un accès formel par où il puisse prendre possession de nous quand il le peut ? Pourrait-il être l’un et l’autre ? C’est-à-dire à la fois notre propre nature essentielle, dont nous sommes devenus partiellement conscients, et un aspect du mental universel que nous sommes désormais en mesure d’appréhender ; est-il nôtre, dans la mesure où le phénomène que constitue chacun d’entre nous en arrive à le reconnaître comme son « soi », et en même temps représente-t-il un aspect du mental universel dans la mesure où il nous est devenu perceptible par l’intermédiaire de nos facultés phénoménales ?

Il est une chose qu’au moins nous connaissons, et que nous ne pouvons pas ne pas connaître : cet état de conscience est plus véritable que le reflet de l’état de conscience contrôlé par le « je » en lequel il nous est impossible de croire plus longtemps, et dont le corollaire est : rien ne nous importe autant que d’en accroître la puissance et la promptitude afin qu’il prenne possession de nous entièrement et une fois pour toutes.

Il est cependant une autre chose que nous connaissons plus clairement encore, c’est la nature de la barrière qui nous empêche de devenir ce que nous reconnaissons à présent que nous sommes. Cette barrière se révèle de façon flagrante, et constitue la croyance conditionnée suivante : que le dispositif psychosomatique, qui dans l’existence phénoménale porte le nom que nous savons être le nôtre, est notre moi. Cela seul est ce qui nous maintient dans la servitude. Qu’est-ce alors ? Un expédient conceptuel qui a acquis une réalité imaginaire tandis que l’absoluité qui est derrière notre apparence psychosomatique n’est pas ce concept ? En effet, et si nous pouvons détruire cette réalité imaginaire, l’expédient conceptuel qui est dépend cessera d’être. Cela revient-il à noyer un homme afin de le guérir ? Oui, car cet homme est le « vieil homme » qui doit mourir afin que « l’homme nouveau » puisse naître. Oui encore, car la totalité de cette pseudo-réalité doit nécessairement être vue comme non-réalité, afin qu’Absolu puisse être aperçu –et ceci constitue le message suprême du Tathagata dans le Sutra du Diamant (…).  » 
 

Quelques citations supplémentaires, sur l’Eveil, la vision intérieure, la vie verticale…

VISION INTERIEURE  [Retour] 
 

Il est souvent dit que celui-qui-voit, l’acte-de-voir et ce-qui-estvu; celui-qui-vit-l’expérience, l’expérimentation et l’expérience ellemême sont un : il peut en être ainsi dans le langage courant.  Mais il est également dit qu’il n’y a pas d’acte de voir sans celui-qui-voit, pas d’expérience (d’expérimentation ou d’expérience) sans celui-quivit l’expérience : il ne peut cependant en être ainsi. 
Pour autant que je le sache, seul Krishnamurti semble avoir exprimé ceci correctement.  Sans acte de voir, sans exp rimentation, il ne peut y avoir ni celui-qui-voit, ni celui-qui-expérimente.  Ni avant, ni après un acte de voir ou une expérimentation, il n’y a celuiqui-voit ou celui-qui-expérimente.  Ce dernier est produit afin d’expliquer ou de justifier le phénomène.  En fait, il n’a jamais existé et ne saurait exister : il n’est qu’une supposition inventée pour les besoins de la cause – tout comme, pour une génération précédente de savants, l’éther, qui, pensaient-ils, s’il n’existait pas, devrait bien exister – ne fût-ce que pour justifier leurs modes d’interprétation de l’univers perçu par les sens. 
Comme on l’a si souvent souligné jusqu’ici, « l’acte de voir », « l’acte d’expérimentfr », signifient la cognition de toutes les formes de manifestation, et indiquent « la perception pure » qui est interprétée par la suite en tant qu’univers apparent. 
Ce qui est « vu » ou « expérimenté » est aussi imaginaire que celui-qui-voit et celui-qui-expérimente : ce sont tous deux des interprétations d’un mouvement dans la subjectivité que nous dénommons acte-de-voir et acte-d’expérimenter.

VIE VERTICALE  [Retour]

Le Royaume des Cieux est le mental « vertical ». 
Le mental « vertical » est toujours présent – dans l’ « Instantprésent ».

L’intuition est une expression de la « verticalité » du mental. 
Le Non-attachement, la non-permanence, la non-conceptualisation, la non-rêverie sont tous : vivre « verticalement » et non pas « horizontalement ». 
La métanoesis ou paravritti est le retournement vers la « verticalité » du mental. 
Le soi (dans toutes ses formes d’état séparé) est vivre « horizon- 
tal » dans le temps sériel. 
Le « rappel-de-Soi » d’Ouspensky, l’ « état-sans-tête » de D.C. Harding, l’ « éveil-simple » de Shen Hui, sont vivre « vertical ». 
Toute vérité est « verticale » : rien d’ « horizontal » ne peut être vrai. 
Toute vision-vraie est « verticale ». 
Tous les objets sont « horizontaux » : la « subjectivité » est « verticale ». 
Le « vertical » est « absolu » : l’ « horizontal » est non-absolu. 
Dans la vie « verticale » la fixation du « je » n’est plus présente.

Note : Le terme « mental vertical » est utilisé par commodité à la place de « verticalité du Mental ». Cf. « VISION VERTICALE », 1 et 2. Les termes «horizontal» et «vertical» sont métaphoriques et indiquent que l’un est dans une direction de mesure différente de l’autre.  L’un représente la direction objective, l’autre la direction subjective.

LA « DEMEURE IMMUABLE »   [Retour]

Le « mental non-dépendant » est mental non-dépendant du temps, car le concept d’espace ne peut exister en dehors du concept de temps. 
La vérité-temps cependant est l’absence de notion de temps et de son antithèse ou, comme nous le disons, l’absence de nontemps (car le temps « ni est ni n’est pas »). 
En conséquence, la non-dépendance à l’égard du temps (le mental non-dépendant) est une absence, l’absence de non-temps (de la notion de non-temps). 
Mais l’absence de temps-et-de-non-temps phénoménal est une présence dans l’intemporalité.  Et la non-dépendance à l’égard du temps représente également une absence pour ce qui est du temps phénoménal. 
C’est pourquoi le mental non-dépendant (le mental non dépendant du temps) indique une présence (une dépendance) dans l’intemporalité.

Note : Ce qui précède s’applique également à l’espace et à l’espace- temps.

Techniquement parlant, un « mental non-dépendant » implique 
aussi un mental qui ne se trouve pas arrêté par la conceptualisation; mental assailli par les perceptions qui, cependant, tombent comme la pluie sur une surface imperméable; mental qui reflète mais n’absorbe pas; mental qui coule comme une rivière qu’aucun objet ne peut arrêter ; mental qui reçoit mais n’interprète pas.

L’EVEIL     [Retour] 
 

Aucun processus objectif ne saurait conduire à l’éveil, parce que l’éveil est éveil hors d’un rêve, et le rêve est un processus d’objectivation ; de sorte qu’objectiver, c’est continuer de rêver. 
L’éveil consiste donc à amener ce processus à un arrêt brusque en cessant de regarder dans la mauvaise direction.

Box et Cox (1)

L’éveil n’est pas atteinte de quoi que ce soit : il n’est que l’élimination d’une barrière, celle du concept du je-sujet, qui le fait inévitablement apparaître comme éveil de moi-même – au lieu de ceci-qui-est lorsque je ne suis pas. 
Il y a le « je » apparent, et le « non-Je » qui est l’absence même de moi – ce qui est (est appelé) Eveil, tout comme l’absence d’ « éveil » est précisément la présence apparente de moi.  Ils sont le côté pile et face d’une pièce – une dualité, non un dualisme. 
Un Bodhisattva ne cherche pas à éveiller l’inexistence d’ « autrui » : inexistant en tant que « soi », ce qu’il « est » détruit l’illusion de l’ « existence d’autrui » en tant que tel.

Le Satori n’a pas d’existence objective

Rien de tel que l’éveil ou le satori n’existe en tant que fait objectif ou événement hors du temps.  Rien d’autre ne se produit dans le mental que l’éclipse du je-notion qui entravait la vision.  On ne peut donc ni les étudier ni les rechercher.  Toute action semblable reviendrait à accomplir un acte chirurgical sur une image. 
Rien ne se produit sur quoi que ce soit, rien n’est changé ; il n’y a nul événement psychosomatique ; le mental n’est pas affecté.  Ce n’est que rétablissement d’une vision claire.  Cela n’a pas d’existence objective : c’est une rectification purement subjective. 

 

QUELQUES REFLEXIONS [Retour]

« Je-sujet est l’état d’Eveil. 
La Vérité est ce qui réside dans la dimension au-delà de la pensée. 
Quel est votre tourment ? Une identité erronée. 
La naissance est la naissance du je-concept. La mort est la mort du je-concept. Il n’est pas d’autre naissance. Il n’est pas d’autre mort. (…) 
Il n’est pas de Chemin ! Les Chemins mènent d’ici à là. Comment un chemin pourrait-il mener d’ici à ici ? Il ne pourrait que nous éloigner de chez nous. 
Toutes les méthodes requièrent quelqu’un qui les pratique : qui est le je-concept. 
Le mental-intégral n’a pas de « pensées » ; les pensées sont le mental divisé. 
La totalité des tendances latentes (samskaras), maintenues en cohésion par un je-concept, est ce qui se réincarne — quoi que cela puisse être.
Il n’y a pas d’entité, il n’y a qu’un continuum –et ce continuum est l’état de conscience. 
L’humilité est la condition inévitable résultant de l’absence d’un je-concept. Sans une telle absence, l’humilité ne peut être que le masque de la fierté, qui est sa contrepartie. 
La science traite des objets, qui sont irréels. Si elle traitait du sujet des objets, elle pourrait découvrir ce que fondamentalement ils sont. Rechercher, c’est essayer de voir le Soi en tant qu’objet. Mais constamment, cet objet est Sujet. 
Le karma, la réincarnation, et tout le reste appartiennent au monde de rêve. Le rêve se poursuit… 
La méditation est l’exercice du je-concept.
« Celui qui a pour habitude de considérer autrui avec mépris ne s’est pas débarrassé de l’idée erronée d’un moi. (Hui Neng) 
La « Non-action » est ce que nous appelons la Spontanéité.

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