Tetsugen, Zen

SERMON DE TETSUGEN

Le sujet est très vaste, et nous vous ferons progressivement découvrir quelques aspects frappants du zen. Et pour partir de la source, voyons ensemble quelques textes fondamentaux du zen, et en tout premier lieu leSermon de Tetsugen. L’avantage qu’il représente est son abord facile pour l’esprit occidental. Nous n’en sommes pas au koans, sorte de phrase incompréhensive à l’intellect occidental, sensée lever le voile dans l’esprit du moinillon, après de nombreuses lunes à tourner dans sa tête la question (ex: Néant!). Au contraire, le sermon use des mots sanskrits auxquels maintenant les occidentaux sont familiers, et se rapproche de la sorte du Yoga, du Védanta. Le texte suivant sera sur Bassui, autre maître Zen. A noter que ces mots ne sonnent pas comme les textes non-duels habituels ; mais ici, notre objet est de dresser une perspective qui mène des voies dualistes orientales vers la voie abrupte non-duelle. Ce texte s’y prête tout-à-fait. Il offre aussi une vision des différents états de conscience que peut rencontrer le pratiquant, et montrer comment il peut s’égarer.

Sermon de Tetsugen (né en 1630)

(résumé, adaptation libre. Les commentaires seront en italiques et mêlés au texte. )

Nous lisons dans le prajnaparamitahridaya sutra : « Si l’on voit que les cinq agrégats sont tous vides, on peut se délivrer de toutes les souffrances. » Les cinq agrégats sont : matière (corps), impressions sensorielles, « concepts », formations mentales, conscience. En somme corps pour le premier élément et esprit-coeur pour les quatre autres. Quoique les êtres vivants soient originellement le Substantiel nirvanique éternellement heureux, et le Corps d’Essence, ce Corps de connaissance, renfermant la Sagesse, ils deviennent des ignorants qui errent dans les trois mondes à cause de l’égarement de la matière et de l’esprit par ces cinq agrégats.. »

Tous les agrégats concernent les différentes couches qui voilent la conscience, aussi pourrions les identifier comme le corps, les émotions, les sentiments, les pensées avec leur réservoir inconscient, les concepts, lesquels conditionnent également les perceptions de la réalité et enfin la conscience. Tetsugen poursuit ensuite en précisant chacun des agrégats cités, pour en montrer la vacuité. Nous verrons qu’au chapitre du cinquième agrégat « conscience », la description est subtile et pertinente. Nous y reviendrons…

DU PREMIER AGRÉGAT

La matière, c’est mon corps et tout ce qui a formes et couleurs ; le ciel, la terre et les plantes de l’univers, tout cela est contenu dans la matière. Le Surangama Sutra déclare : « Égarés par leur « moi » depuis un temps sans commencement, tous les êtres vivants se prennent eux-mêmes pour des choses et, perdant leur Esprit Foncier, ils se transforment (croient se transformer) du fait des choses. »

Cela signifie qu’on ne reconnaît pas que les dharma (lois) sont tous le substantiel de l’Ainsité du Corps d’Essence, mais qu’au contraire on se méprend sur eux en les considérant comme toutes les choses du ciel et de la terre et qu’égaré par toutes les choses, autrement dit par le objets, l’esprit se transforme et produit les diverses illusions. De plus, un ancien disait que le Corps d’Essence se cachait sous l’écorce des formes. L’écorce de la forme sensible, c’est notre corps. Quoique ce corps soit le Substantiel du Corps d’Essence, vous ne savez pas qu’il est le Corps d’Essence, mais vous croyez qu’il est à vous. Vous vous méprenez sur le Corps d’Essence comme s’il était votre corps, et, égaré par votre corps, vous créez les souillures de la concupiscence et de la colère et vous vous enfoncez profondément dans les Mauvaises Voies. De plus, il y a deux sortes d’égarements que l’on commet en prenant à tort le Tathagata (Ainsi venu, nom du Bouddha), en tant que Corps d’Essence, pour toutes les choses qui nous entourent, ou pour notre corps.

L’un des ces égarements est le suivant : mon corps est composé provisoire de quatre éléments : la terre, l’eau, le feu et le vent. La peau, la chair, les muscles et les os etc de mon corps sont de la terre. Les larmes, la bave et le sang sont de l’eau. Ce qui est chaud est le feu. Le souffle expiré et inspiré et le mouvement sont du vent. En dehors de ces éléments, il n’y a rien dans mon corps. Si ma vie se terminait en ce moment, et si la terre, l’eau le feu et le vent qui sont dans mon corps retournaient à leur origine, je serais changé en un simple squelette et je ne pourrais pas du tout compter sur mon corps. Ne serait-il pas stupide et misérable de prendre ces vils ossements blanchis pour mon corps et, conduit par ce crâne, de ne commettre que des actions dignes de l’enfer pendant des milliers de renaissances et des myriades de kalpa (âges) pour finir par tomber dans les trois Mauvaises Voies ? En général les hommes ne savent pas que leur corps composé de terre, d’eau de feu et de vent est un corps provisoire, mais ils croient que leur corps est à eux, dussent-ils vivre dix millions d’années, et ils s’y attachent obstinément. C’est l’égarement des ignorants.

Tetsugen passe ensuite en revu la compréhension progressive amenant à « la matière est le vide et le vide est la matière ». On ne peut y comprendre quelque chose que si l’on prend conscience qu’en fait , considérer la vacuité de la matière est en fait reconnaître le voile conceptuel dont nous entourons la matière. Si nous séparons les objets, c’est parce que nous avons appris à le faire. Notre conception des choses en tant qu’elles sont séparées en est la source. Enlevant ce voile conceptuel, la matière se révèle comme le Corps d’Essence, c’est-à-dire qu’il perd ses limites. On pourrait dire que le château de sable, de tours et donjon n’est plus vu qu’en tant que sable. Et Tetsugen de conclure :

Si l’on prend conscience que la terre, l’eau, le feu et le vent sont originellement Bouddha, non seulement mon corps est originellement le Corps d’Essence, mais même le ciel, la terre, l’espace et tout l’univers sont tous les Substantiel merveilleux du Corps d’Essence.(…)Si j’obtiens l’illumination, je vois que le corps, tout en étant mon corps, était à l’origine du Substantiel du Corps d’Essence, qui n’a pas eu de naissance. Puisqu’il n’a pas eu de naissance, il n’a pas connu de mort. C’est ce qu’on appelle « non-naissance et non-destruction » ou le « Bouddha de la vie infinie ».(…) Et aussi : »Les dharmas reposent dans l’Ainsité et l’aspect du monde est permanent. » Tout cela indique que l’illumination a été réalisée. Réalisez cette illumination par la méditation assise ardente et harmonisez-vous au Substantiel du véritable Corps d’Essence en vous délivrant de l’égarement de l’agrégat de la matière.

DU DEUXIÈME AGRÉGAT

L’impression signifie recueil, autrement dit le fait de recevoir et l’emmagasiner. C’est le fait par lequel l’esprit perçoit le domaine des six poussières extérieures au moyen des cinq organes : les yeux, les oreilles, le nez, la langue et la peau. Les yeux recueillent les couleurs (et les formes), les oreilles le son, le nez l’odeur, la langue la saveur et la peau le toucher.

Or, il y a trois sortes d’impressions : désagréables, agréables et neutre. L’agréable entraîne le plaisir des sens, tandis que le désagréables produit la souffrance. L’impression neutre ne donne ni plaisir ni souffrance.(…) Les hommes tâchent de ne plus éprouver la souffrance et recherchent le plaisir.(…) La convoitise d’un peu de plaisir entraîne les hommes à voler, mentir, pour finalement finir en prison ou mort. « Tous les désirs sont souffrance ». On souffre de dures peines pendant des myriades de kalpa en voulant goûter une goutte de doux plaisir. Pitoyable égarement.

En outre, on se trompe en croyant éprouver du plaisir, alors que ce qu’on prend pour une souffrance ou un plaisir n’est originellement ni souffrance ni plaisir.

Tetsugen évoque alors la relativité du plaisir et de la souffrance. Ce qui est plaisir pour les hyènes, comme voir une vache morte et pourrissante, est souffrance et dégoût pour l’homme :

Si, en raison d’une grande faute, le coupable voyait son enfant et sa femme tués à titre d’avertissement au public et ensuite s’il était forcé de les manger à son repas, il serait rempli de douleur par la vue et par le goût. Il en est de même quand on mange des poissons et des oiseaux. Quand on les considère avec les yeux de l’Éveil, les poissons et les oiseaux sont aussi le Tathagata du Corps d’Essence, et ils font originellement corps avec les Bouddhas. De plus Bouddhas et Bodhisatvas regardent tous les êtres vivants comme ayant le même corps qu’eux, aussi les considèrent-ils chacun comme leur fils unique en raison de leur grande compassion. Malgré ce caractère de tous les êtres vivants, trouvant le poisson bon l’ignorant à l’esprit vulgaire en déchire la chair, en brise les arêtes, il boit, mange et se montre très content. Aux yeux des Bouddhas, cela ne diffère pas d’actes de démons. Il coupe la tête de son fils, déchire sa chair et malgré tout est très content de ce qu’il voit, de ce qu’il sent et savoure. On prend ces actes pour du plaisir, mais en réalité c’est une grande souffrance. S’égarer ainsi entre plaisir et souffrance s’appelle le deuxième agrégat : l’impression.

Ballotté sur les vagues des trois mondes, aucun ignorant ne peut échapper à l’oscillation entre la souffrance et le plaisir. C’est ainsi que si l’on a du plaisir à voir une fleur s’épanouir, on souffre bientôt de la voir tomber. Si l’on se réjouit de voir paraître la lune, on s’attriste quand elle se couche derrière la montagne. Si l’on se fait une joie d’une rencontre, on est d’autant plus peiné de la séparation.(…) L’amour est souffrance, le ressentiment est aussi souffrance.

Cette description de l’interdépendance plaisir-souffrance est importante, incontournable dans les diverses voies non-dualistes. C’est vrai que parfois, on ne comprend pas comment le Bouddha a pu dire « tout est souffrance… », aussi peut-on mieux le comprendre dans cette description minutieuse des interdépendances dualistes de l’amour et de la haine, du plaisir et de la souffrance ce qu’Il pouvait évoquer (entre autre) sur cette question. Tetsugen conclut :

Si l’on comprend bien cela et si l’on transcende la souffrance et le plaisir, on quitte l’égarement du deuxième agrégat : l’impression (sensorielle, et la dualité résultante du plaisir et de la souffrance), et l’on parvient à la grande joie du Nirvana.

DU TROISIÈME AGRÉGAT

Le troisième agrégat est décrit comme étant celui des « concepts« , mais nous devons reconnaître qu’un problème de traduction intervient ici. En chinois les termes employés, comme « Chen » peut désigner aussi bien le mental que le cœur, c’est-à-dire les sentiments. Et nous verrons que plus loin, dans le quatrième agrégat, Tetsugen reprend un élément « les formations mentales », semblant faire double emploi d’un même objet… Il s’agit plus vraisemblablement, et nous pourrons le vérifier d’après le contenu des exemples de l’imagination et des sentiments amour haine rattachés aux objets imaginés…

Le troisième agrégat est celui des concepts, qui se présente à l’esprit chaque jour, chaque nuit, mais qui sont des illusions pendant la journée et des rêves durant la nuit. Tout le monde croit que seul le rêve est une illusion, mais que les pensées de la journée sont toutes vraies. C’est une grande erreur. On ne sait pas que toutes les pensées d’un homme égaré, même celles qui lui viennent pendant la journée, sont semblables au rêve, et qu’elles sont des illusions. L’illusion est une vaine imagination dénué de Substantiel, mais qui paraît en avoir. Par exemple, l’ombre ressemble à la figure et le rêve ressemble au réel. Ni l’ombre ni le rêve n’existent réellement. Il en est ainsi d’une image reflétée dans l’eau. Elle n’est absolument rien en principe, mais il semble qu’elle existe sûrement.

Il en est de même des illusions de l’homme. En réalité, elles ne sont absolument rien, mais quand elles se présentent à l’esprit, elles nous semblent exister sûrement. Haïr, aimer,… ne sont là qu’illusions qui ne diffèrent pas du rêve. Mon esprit foncier est comme un miroir pur ou une eau limpide : originellement ces illusion n’existent nullement en lui. Comme nous ne connaissons pas bien cet Esprit foncier et que nous tenons les reflets sur lui pour véritables, nous nous attachons obstinément, et cela accroît l’égarement. L’amour et la haine sont tous deux produits de notre imagination.

Tetsugen poursuit comme quoi l’amour est illusion parce qu’il ne dure pas, qu’il se change même parfois en son contraire… et de conclure :

Ainsi on peut conclure que d’avoir aimer jadis est une illusion, un mensonge analogue à un rêve et qu’haïr est aussi une illusion.

Cela semble une démonstration un peu tronquée. Pour mieux saisir : L’amour et la haine n’existent pas en eux-même, ils sont interdépendants, et c’est pourquoi ils n’existent pas réellement. S’ils existaient éternellement, comme des noyaux de réalité solides et séparés l’un de l’autre, alors pourrait-on leur accorder la réalité. De toute façon, rien n’est ! Voir à ce sujet le Wei Wu Wei.

Dès qu’aimer et haïr sont des illusions, regretter et désirer sont aussi des illusions. Il en est ainsi du ressentiment, de la jalousie, du plaisir et de la tristesse. Toutes ces passions ne sont-elles pas des illusions ? S’égarant dans le rêve des illusions, nobles et roturiers, savants et ignorants, vieux et jeunes, hommes et femmes, tous font pousser des graines en enfer. Parce qu’ils ne comprennent pas que ces illusions ne sont que des rêves, depuis le passé qui n’a pas eu de commencement jusqu’à présent, ils transmigrent dans le cycle éternel et ils tombent en enfer, deviennent des trépassés faméliques, renaissent comme animaux ou deviennent des asuras (démons). Que l’on tombe en enfer ou qu’on devienne Bouddha, la cause ne doit pas être recherchée ailleurs : on s’est attaché à l’illusion ou on s’en est libéré. En la considérant attentivement, vous devez savoir que cette illusion porte malheur, et que l’illusion, qui n’est qu’un rêve, n’a aucune parcelle d’existence.

Nous avons laissé ces descriptions dualistes de l’enfer pour montrer que si le Bouddhisme présente par certains aspects la Non-dualité, parfois, il ne vaut guère mieux que le Catholicisme, s’agissant du dépassement des dualités « classiques », paradis-enfer, etc… On pourra y voir l’art de se faire proche des pauvres pêcheurs incultes et plébéens ! Mais continuons. Nous arrivons à un paragraphe intéressant, que l’on peut intituler ainsi : il est plus facile d’arracher une pousse de chêne que l’arbre centenaire qu’il donnera ! Aussi devons-nous arracher l’illusion avant qu’elle ne prenne racine en nous. L’illusion n’est au départ qu’une petite pensée. Après elle inspire des sentiments d’attachement, de haine, etc…, puis elle envahit notre intériorité jusqu’à devenir une obsession quotidienne.

(…)C’est par une illusion d’un seul instant qu’en projetant de renverser la société et l’État par une révolution, un homme est puni sévèrement lui-même, et qu’il est responsable des souffrances insupportables de sa femme, de ses enfants, de ses frères et de ses parents. La première idée qui l’inspire, quand il projette de faire naître une révolution, vient d’une illusion d’un instant aussi peu consistante que de la fumée de tabac. Comme on sait que cette illusion d’un instant est l’origine du malheur et qu’on s’attache ardemment à cette illusion, elle finit par s’élargir comme le nuage dans le ciel et on ne peut jamais y renoncer. Il est incomparablement plus facile de l’éteindre dans son coeur si l’on comprend bien dès le premier moment qu’il s’agit d’une illusion. Un proverbe dit : ¨Même un arbre de plusieurs brasses est né d’un germe minuscule. » Au moment de la germination, il était facile de l’arracher. Devenu un arbre immense, même mille personnes ne peuvent le déraciner. Il en est de même de l’illusion, vous devez la rejeter immédiatement au moment de la première pensée. C’est dans son développement que l’illusion porte malheur. Cependant, elle n’est pas indéracinable comme un grand arbre. Si longtemps qu’on se soit attaché à cette illusion, une fois décidé à l’abandonner, la chose est facile. L’illusion disparaît comme l’obscurité est chassé par le lever du soleil. C’est la difficulté d’abandonner l’illusion qui maintient l’ignorance.

  
Du QUATRIEME AGRÉCAT

Le quatrième agrégat est constitué des formations mentales, c’est-à-dire des vicissitudes, ou autrement dit de la suite des naissances et des destructions de notre esprit et des changements qui en résultent. S’il existe des illusions dans l’esprit, ce dernier ne reste pas stable même un seul instant; il change sans cesse. On peut le comparer à l’eau qui coule et ne s’arrête pas un instant et aussi à la flamme qui ne cesse de vaciller et ne s’immobilise jamais. Observez attentivement comme la pensée varie sans cesse du matin au soir. On n’est pas du tout constant, car on change à chaque instant avec la rapidité de l’éclair ou de l’étincelle. Les dharmas d’égarements, qui sont des conditionnés, sont tous des vicissitudes de l’agrégat des formations mentales, aussi sont-ils impermanents et instables; ils sont produits et détruits à chaque moment et ne se fixent pas un instant.

La simple naissance et la simple destruction d’un esprit sont choses compréhensibles même par l’esprit d’un ignorant borné, mais les changements subtils de chaque instant qui résultent de naissances et de destructions ne peuvent être saisis par l’ignorant et les êtres des deux Véhicules. Comme de telles naissances et destructions se produisent dans leurs esprits, il leur semble que tous les dharmas sont changeants puisque tous les dharmas naissent dans l’esprit. C’est en ce sens que le Sûtra de l’éveil complet déclare :  » Quand le nuage va vite, la lune paraît se mouvoir et quand le bateau marche, la rive paraît se déplacer.  » Quand la course du nuage est rapide, la lune paraît se mouvoir et quand la marche du bateau est rapide, la rive et la montagne paraissent se déplacer. Cela ne se produit pas par suite du mouvement de la montagne, mais à cause de la marche du bateau sur lequel je suis. Parce que les nuages de mon esprit sont rapides, je vois la lune de l’Ainsité se déplacer. Quoique les dharmas ayant originellement des aspects réels portent toujours en eux les caractères de l’anéantissement, c’est entièrement par suite de l’égarement de l’agrégat des formations mentales qu’on considère le passé, le présent et l’avenir comme une succession de changements et les quatre saisons comme un cycle sans fin.

C’est ce que le Nirvâna Sûtra Il déclare :  » Les formations mentales sont impermanentes, c’est la loi de la production et de la destruction.  » Les formations mentales, c’est l’agrégat des formations mentales. Cela signifie que tous les dharmas changent sans connaître un seul instant de stabilité en raison de la production, des vicissitudes et de la destruction de l’agrégat des formations mentales. Si l’on n’anéantit pas complètement l’égarement de la production et de la destruction conditionnées par ces formations mentales, la grande joie du nirvâna qui est l’anéantissement et l’inconditionné n’apparaît pas.

Lorsque la production et la destruction des formations mentales sont éteintes, la loi de l’anéantissement apparaît, et alors c’est la joie merveilleuse du nirvâna où tous les dharmas sont unifiés dans l’Absolu, où ils ont leur caractère vrai : extinction de la production et de la destruction, telle est la grande joie de l’anéantissement. Ainsi bien que mon corps, mon esprit et aussi tous les dharmas soient le Substantiel du Corps d’Essence éternel et qu’à l’origine ils ne subissaient pas la production et la destruction, en raison de l’égarement de l’agrégat des formations mentales on ne découvre pas qu’ils sont le Substantiel de l’Ainsité et on les prend pour des dharmas produits et détruits dans les trois mondes. Lorsque je transcende l’égarement de l’agrégat des formations mentales, d’abord mon esprit se stabilise; il ne varie plus. Si mon esprit ne varie pas, les dharmas aussi se stabilisent. La stabilité de mon Esprit foncier ressemble à celle de la matière dont est fait un miroir.

Voyez ce que reflète un miroir clair toute la journée. Il reflète le ciel, la terre, la fleur, le saule, l’homme, l’oiseau et l’animal. Toutes sortes de couleurs et d’objets se succèdent dans ce miroir sans s’y arrêter un seul instant. Pourtant le corps de ce miroir n’est ni oiseau, ni animal, ni homme, ni saule, ni fleur, ni terre, ni ciel, mais il n’y a là en tout et pour tout qu’un miroir pur et sans tache. Vous devez comprendre par cette comparaison du miroir que, tout en reflétant tous les dharmas, votre Esprit foncier ne participe pas à leurs différences et ne passe jamais ni par la production ni par la destruction. L’égaré ne voit que le reflet se marquant sur son esprit, et il ne peut pas trouver le miroir de l’Esprit foncier.

C’est ce que le Bouddha déclare dans le Sûtra de l’éveil complet :  » L’homme prend les reflets causés par les six poussières pour l’aspect réel de son propre esprit.  » Et maintenant, celui qui croit ne voir un miroir, qu’après avoir balayé toutes les images qui s’y reflètent et dont il sait qu’elles sont vides et trompeuses, est aussi un grand sot. Regardez bien ce simple miroir qui n’a ni passé ni futur, ni couleur ni odeur, tout en reflétant indifféremment la fleur et le saule. C’est cela que l’on nomme Corps d’Essence et Ainsité. C’est cette substance merveilleuse de l’Ainsité que le Vyftaptimâtratâsiddhi-çâstra explique en ces termes:  » L’Ainsité signifie le vrai qui est sans mensonge ou encore le permanent qui est sans changement. « 

C’est aussi à propos de ce Tathâgata du Corps d’Essence que le Sûtra de Diamant déclare :  » Le Tathâgata ne vient de nulle part et ne s’en va nulle part.  » Si mon Esprit foncier est comme ce miroir, il en est de même de tous les dharmas. C’est par l’image qu’en donne le miroir qu’on considère tous les dharmas comme étant le ciel, la terre et tous les phénomènes de l’univers. La substance totale de tous les dharmas est le miroir clair. Celui qui est égaré par les images est appelé ignorant : celui qui voit le miroir est appelé saint. Pour employer une comparaison, c’est comme de fabriquer des figures de toutes sortes avec de l’or. Envisagés au point de vue de leurs figures, le diable est terrible, le Bouddha est vénérable, le vieillard est ridé, un visage jeune est beau, la grue a de longues pattes, le canard en a de courtes, le pin est droit, la ronce est tordue, le saule est gracieux et la fleur est élégante. Au point de vue de l’or, le démon est aussi de l’or, le Bouddha est aussi de l’or; pas de différence entre l’homme et la femme; pas de distinction de niveau social entre le noble et le roturier; la grue haut perchée est aussi de l’or, le canard bas sur pattes est aussi de l’or. La fleur, le saule, le pin et la ronce sont tous de l’or, c’est toujours la même substance et, entre eux, il n’y a pas la moindre différence. Il en est de même de tous les dharmas. Envisagés du point de vue de l’Ainsité, tous sont comme l’or et on ne trouve pas entre eux la plus petite différence; envisagés en tant que dharmas, ils présentent toutes sortes de formes. Les êtres vivants sont égarés par ces formes; les bouddhas connaissent leur Ainsité.

Dès qu’on connaît cet or qu’est le Substantiel de l’Ainsité, toutes les sortes de formes qui semblent différentes ne sont plus qu’homogènes et de la même matière, bien que leurs différences existent. Il n’existe pas de démon haïssable, et les bouddhas vénérables n’existent pas. Parce qu’il n’y a personne à aimer, à plus forte raison il n’y a personne à haïr. Que haïssez-vous? Qu’aimez-vous? Qui blâmez-vous? Qui louez-vous? Il n’existe ni ressentiment ni jalousie. Toutes les passions disparaissent d’elles-mêmes sans qu’on ait à les détruire, car elles n’existent pas du tout. Par exemple, c’est comme l’obscurité de la nuit qui disparaît d’elle-même au lever du soleil sans qu’on cherche à la supprimer : de même, sans chercher à abolir la passion ou à quitter l’égarement, comme il n’existe qu’un unique aspect réel des choses, l’égarement ne se perçoit plus. Jadis le deuxième patriarche 1 a obtenu la paix de l’esprit par la réalisation de cette vérité, et le sixième patriarche Il a transmis la robe de sa charge à ses disciples en connaissant cette vérité. Le Sûtra de Diamant a dit :  » Les trois vicissitudes (passé, présent, futur) sont imperceptibles.  » Et le Saddharmapundarîka Sûtra :  » Tous les dharmas ont le caractère vrai.  » Mais cela n’est que face et revers de la même idée. Comme les trois mondes sont imperceptibles, l’aspect de tous les dharmas est vrai; et comme l’aspect de tous les dharmas est vrai, les trois mondes sont imperceptibles.

Combien sublime est la parole d’or du Tathâgata! Vous devez soigneusement la méditer. Et aussi dès que l’on sait bien que l’Esprit foncier est permanent, dégagé de production et destruction, d’aller et venir, les images qui se transformaient sans cesse dans l’esprit deviennent aussi permanentes et indestructibles. La raison en est que les différences que présente l’univers, et les images de production et de destruction dans le passé, le présent, l’avenir sont originellement fausses et c’est pour cela qu’elles ne viennent pas, qu’elles ne partent pas, qu’elles ne se produisent ni ne se détruisent. Et s’il n’y a ni production ni destruction, ni venue ni départ, alors les différences n’existent pas non plus. Vous devez comprendre cette raison par la comparaison du reflet du miroir. Quand bien même verrait-on le reflet pour la première fois dans le miroir, cela ne signifierait pas que ce reflet soit entré en lui. Or, si le reflet n’est jamais entré dans le miroir, il est impossible qu’il en sorte.

Puisqu’il n’existe pas originellement d’entrée ni de sortie pour le reflet, le miroir n’a jamais été que lui-même et il ne s’est jamais transformé en reflet. Comme un miroir reflète sans se transformer lui-même en reflet, toute la nature sans cesse est réfléchie clairement par lui. On ne peut guère dire qu’il  » reflète  » ni qu’il ne  » reflète pas « . De même, quoique les diverses figures fabriquées avec de l’or ne soient ni un démon ni le Bouddha, néanmoins elles prennent la forme d’un démon et du Bouddha. On ne peut dire qu’ils sont ou ne sont pas; on dit :  » tous les dharmas sont comme des fantômes « . Le mot fantôme se dit d’êtres vivants créés par la magie. Des êtres vivants créés par la magie, on ne peut dire qu’ils sont ou qu’ils ne sont pas. Si vous dites qu’ils ne sont pas, je vous dis qu’ils volent ou qu’ils courent devant mes yeux sous la forme d’oiseaux ou de bêtes. Si vous dites qu’ils sont, je vous dis qu’ils ne sont ni de vrais oiseaux ni de vraies bêtes, mais des morceaux de bois ou des essuie-mains transformés en êtres vivants par la magie.

Il en est ainsi du ciel, de la terre et de tous les dharmas de ces trois mondes et aussi des corps humains. Envisagés au point de vue du Substantiel originel de l’Esprit unique, ils sont vraiment « I’Absence absolue dès l’origine « ; ils sont le Royaume réel de la Raison qui ne contient pas une poussière. Donc, il n’existe ni Bouddha ni êtres vivants, ni passé, ni présent, ni ciel, ni terre, ni soi-même, ni autrui, mais le monde d’un Dharma qui est uniforme et n’a qu’un seul caractère. C’est comme si les objets fabriqués avec de l’or étaient envisagés du point de vue de l’or. C’est ce qui fait dire  » l’aspect absolu de l’esprit  » . Envisagés au point de vue des dharmas, le ciel la terre, le soleil et la lune sont distincts et les phénomènes de tout l’univers sont différents les uns des autres. La fleur est toujours rouge, le saule est toujours vert, le feu est chaud, l’eau est froide, le vent se déplace, la terre est calme, le pin est droit, la ronce est tordue, la grue est blanche, le corbeau est noir, le ciel est haut et la terre est basse. Il existe des bouddhas, des ignorants, soi-même, les autres, les quatre saisons : le printemps, l’été, l’automne et l’hiver et les diverses sortes de couleurs : bleu, jaune, rouge, blanc. Tous ces éléments sont ordonnés. C’est comme si tout cela n’était pas envisagé au point de vue de la matière, de l’or, mais au point de vue de ses divers aspects. C’est ce qui fait dire :  » l’aspect empirique de l’esprit  » .

Tous les êtres vivants sont égarés par les divers aspects de tous les dharmas, ils les convoitent en les voyant par les yeux, se disputent en les écoutant par les oreilles, ils s’attachent à tout ce qu’ils sentent par l’odorat, par le goût et par le toucher. Ainsi ils ne savent pas du tout que tous ces dharmas sont comme des rêves, des fantômes, des bulles, des ombres, qu’ils sont comme des images dans un miroir, comme le reflet de la lune dans l’eau, qu’ils sont des illusions. Recevant les quatre sortes de naissances : vivipare, ovipare, exsudative ou métamorphique, passant leur vie sous les quatre aspects de la production, de la durée, du changement et de la destruction et s’attachant au domaine des cinq désirs, tous les êtres vivants créent les péchés par les six organes, puis ils sont brûlés pendant bien des myriades de kalpa par les flammes de l’enfer et chez les trépassés faméliques, ils s’enfoncent à chaque nouvelle vie dans les souffrances subies par les animaux ou les asuras. Même s’ils naissent comme hommes, ils prennent leurs corps composés des quatre éléments pour l’ego et ils donnent une signification aux images fausses de leurs six sens. Ainsi ils passent successivement par la naissance, la décrépitude, la maladie et la mort et ils connaissent tour à tour le printemps, l’été, l’automne et l’hiver; leurs cheveux d’ébène deviennent soudain blancs et finalement le teint délicat de leur visage se fane, comme disparaissent la rosée du matin ou la fumée du soir qui monte dans le ciel. Ce monde impermanent qui se transforme sans cesse, de même que mon corps qui se modifie avec la rapidité de l’éclair ou de l’étincelle, ne peut pas s’arrêter un seul instant dans le même état. Comme une eau qui coule toujours et comme une flamme qui vacille sans cesse, ce monde et mon corps ne connaissent pas un seul instant de stabilité. C’est justement l’aspect de l’agrégat des formations mentales.

Cependant, pourquoi tous les êtres vivants transmigrent-ils dans les trois mondes? C’est parce qu’ils ne savent pas que tous les dharmas sont des fantasmes, qu’ils s’attachent aux six sensations comme poussières qui ne sont que rêves et fantasmes, et qu’ils commettent ces actes fantasmatiques qui sont les dix péchés majeurs et les cinq péchés de damnation immédiate. Le fruit fantasmatique de ces actes, c’est l’enfer ou le monde des trépassés faméliques. Mon corps est originellement un fantasme, mon esprit est aussi un fantasme. Puisque mon esprit est un fantasme, mes passions sont aussi des fantasmes. Les passions étant originellement des fantasmes. les actes mauvais inspirés par elles sont aussi des fantasmes. Puis les actes mauvais sont tous des fantasmes, leurs fruits pénibles que constituent les trois Mauvaises Voies sont aussi des fantasmes. Les trois Mauvaises Voies étant des fantasmes, le monde des humains, les dieux sont aussi des fantasmes. La vie-et-mort dans les trois mondes étant des fantasmes, les causes et les effets des quatre modes de production des êtres sont tous des fantasmes. Dans le grand monde du dharma, il n’existe rien qui ne soit pas fantasmatique.

Parce qu’ils commettent des actes fantasmatiques tous les êtres vivants subissent des souffrances fantasmatiques; les bouddhas témoignant une bonté fantasmatique expliquent les dharmas fantasmatiques; ils les sauvent de souffrances fantasmatiques, et leur donnent une joie fantasmatique. Cela s’appelle la grande joie du nirvâna. On reçoit cette grande joie parce que l’on connaît ces dharmas fantasmatiques. Tous les êtres vivants étant égarés par les dharmas fantasmatiques, ils subissent des souffrances fantasmatiques à cause de leurs actes fantasmatiques. Les bouddhas connaissent les dharmas fantasmatiques, ils se libèrent des souffrances fantasmatiques qu’ils transforment en joies fantasmatiques. Égarés par les dharmas fantasmatiques, les êtres vivants sont trompés par la production et la destruction fantasmatiques, et ils subissent les souffrances des formations de la vie-et-mort et aussi de l’impermanence, et ils créent des vicissitudes de l’agrégat des formations mentales. Les bouddhas, qui connaissent les dharmas fantasmatiques, font de la vie-et-mort, qui ne sont que rêve et fantasme, le nirvâna; ainsi, abolissant les souffrances des formations mentales, ils s’élèvent à la joie éternelle.

Comment font-ils, des souffrances causées par les formations de la production et de la destruction, la joie éternelle du nirvâna? Ils y parviennent naturellement. Les bouddhas savent simplement que les vicissitudes de tous les dharmas, que la loi de la vie-et-mort, sont entièrement des rêves et des fantasmes. C’est pourquoi le Sûtra de l’Éveil complet déclare :  » Aussitôt qu’on a reconnu qu’ils étaient des fantasmes, immédiatement on se dégage d’eux. Il n’existe pas de moyens artificiels pour cela. Se dégager des fantasmes, c’est justement parvenir à l’éveil. Il n’existe pas non plus de vole progressive pour atteindre ce dernier.  » La raison en est la suivante. Tous les dharmas des trois mondes sont déjà des fantasmes et les fantasmes ne se produisaient pas à l’origine. Les dharmas n’étant pas produits, quand pourraient-ils se détruire? Puisqu’ils ne participent ni à la production, ni à la destruction, ni à la transmigration, comment ne sont-ils pas le nirvâna sans production ni destruction? Étant le Substantiel sans production ni destruction, comment connaîtraient-ils le bien ou le mal, les profits ou les pertes? Puisqu’il n’existe originellement ni vie ni mort, le mot  » Nirvâna  » est un nom provisoire.

Puisqu’il n’existe ni vie ni mort, ni nirvâna, les passions et l’Éveil ne sont pas distincts, et les êtres vivants et les bouddhas ne le sont pas non plus. L’inquiétude de la vie-et-mort est cause de passions. S’il n’existe pas de passions, il n’existe pas non plus d’Éveil. S’il n’existe ni passions, ni vie, ni mort, qui doit-on appeler êtres vivants? Les bouddhas sont des êtres vivants qui ont réalisé l’illumination. Or, à l’origine, il n’y avait pas d’êtres vivants; en réalisant l’Illumination maintenant ils ne deviennent pas des bouddhas. Il en résulte que l’Illumination consiste à découvrir avec certitude l’état originel des hommes qui, alors, ne s’égaraient pas. C’est en ce sens que le Sûtra de léveil complet déclare : « Je sais pour la premièrefois que les êtres vivants sont originellement Bouddha.  » Parce que les êtres vivants n’étaient pas à l’origine, ils ne doivent pas non plus être appelés Bouddhas, néanmoins on se sert du mot bouddha pour insister sur le fait qu’ils n’étaient pas égarés à l’origine. Donc, bien que je déclare qu’il n’existe ni naissance, ni mort, ni nirvâna, cela signifie pas que le Substantiel de l’Illumination merveilleuse, qui reste impénétrable à l’ignorant, n’existe pas.

C’est ce que le Lankâvatâra Sûtra par exemple, définit ainsi :  » Comme la nature du cheval qui n’est pas celle de la vache; comme la nature de la vache qui n’est pas celle du cheval.  » Le sens de cette phrase est le suivant. Quoique, par exemple, on nie la nature de la vache, cela ne veut pas dire que la nature du cheval n’existe pas et, quoique l’on nie la nature du cheval, cela ne veut pas dire que la nature et le Substantiel de la vache n’existent pas. C’est ainsi que lorsque je nie tout à la fois la naissance et la mort et le nirvâna, les passions et l’Éveil, les êtres vivants et les bouddhas, c’est tout à fait la même chose que quand je nie la vache. Ainsi, bien que je nie la vache (ou la naissance, la mort et le nirvâna), cela ne signifie pas que la nature et le Substantiel du cheval (ou l’illumination merveilleuse et mystérieuse) n’existent pas. Et cela ressemble, par exemple, à ce qui suit : quand je dis à l’homme qui rêve que toutes les choses qu’il voit ne sont pas réelles, que le ciel et la terre qu’il voit ne sont pas réels, que les herbes, les arbres, le pays qu’il voit ne sont pas réels et que tout ce qu’il considère comme lui ou autrui, comme la souffrance ou le plaisir, n’est pas réel, en écoutant cela l’homme suppose qu’il n’y a, en effet, ni ciel, ni terre, ni herbes, ni arbres, ni pays, ni soi-même, ni autrui, et que la vacuité est l’Éveil réel. Ce n’est ni ceci ni cela. En effet, quoique toutes les choses que l’on voit dans le rêve soient des illusions qui ne laissent pas de traces et ne soient pas réelles, néanmoins en état de rêve on les prend pour réelles et, s’attachant à elles, on éprouve du plaisir ou de la souffrance. Aussi ai-je réveillé le rêveur pour qu’il connaisse le ciel, la terre et le monde réels pendant l’état de veille.

Maintenant si je dis à l’égaré qu’il n’existe ni naissance, ni mort, ni nirvâna, ni êtres vivants, ni bouddhas, il croira obstinément qu’alors tout est néant et que l’état de vacuité est la véritable Illumination. Cela ressemble à ce qui suit. Si je dis au rêveur que tout ce qu’il voit est irréel, il croira que lorsqu’il est à l’état vrai de veille, la vérité c’est que le ciel, la terre, le monde sont vides et non-existants. On ne peut pas savoir exactement ce qu’est l’Illumination, si, une fois, on ne s’est pas réveillé brusquement de l’égarement d’un rêve par l’Illumination.

Dans le Saddharinapundarîka Sûtra, le Bouddha déclare: « Tel reste le Formel, telle reste la Nature, tel reste le Substantiel, telle reste la force, telle reste l’action, telles restent les causes, tels restent les Facteurs, tels restent les Fruits, telles restent les rétributions, telle reste l’existence en toutes choses du premier au dernier des caractères précédents.  » Ainsi en est-il au moment où le rêve de l’égarement est brisé. C’est dire : « Les dharmas reposent dans l’Ainsité et l’aspect du monde est permanent.  » Et cela se dit encore comme suit :  » Même quand les êtres vivants verront le violent incendie de la fin des temps, cette terre sera tranquille et toujours pleine de dieux.  » Cela signifie ce qui suit : à la fin des temps, lorsque le monde sera détruit, les êtres égarés croiront voir le feu surgir soudain de l’enfer sans intermission et consumer toutes choses jusqu’au ciel de la première extase, mais aux yeux du Tathâgata Çâkyamuni, ce monde apparaîtra tranquille, plein de dieux et d’hommes, décoré de jardins, de nombreux palais avec toutes sortes de trésors, les êtres vivants s’y divertiront, dans les arbres de substances précieuses, couverts de fleurs et de fruits, les dieux joueront sans cesse toutes sortes d’airs en s’accompagnant de leurs tambours; ils inviteront les bouddhas en jetant des fleurs délicieuses et aussi en les éparpillant sur les foules, et le Tathâgata verra d’innombrables autres plaisirs. Lorsqu’ils voient ensemble de l’eau, le trépassé famélique prend cette eau pour du feu, tandis que l’homme reconnaît l’eau comme de l’eau véritable. Si l’on n’est pas égaré, ce monde n’est pas la maison en feu des trois mondes, mais la Terre Pure. Au contraire, pour l’égaré, ce monde est les trois mondes et les six voies, comme l’eau est le feu pour le trépassé famélique.

Quelqu’un demande :  » Quand j’écoute vos raisonnements dans tous leurs détails, je les comprends pour la plupart, je ne doute pas que je n’aie été originellement bouddha et que ce monde n’ait été de tout temps la Terre Pure. Néanmoins, lorsque je vois ce monde conditionné se transformer et que mon corps aussi participe à la naissance, à la décrépitude, à la maladie et à la mort, il me semble que je ne peux pas encore me délivrer des souffrances des formations de production et de destruction. Comment puis-je me délivrer de ces souffrances des formations et arriver à ne plus connaître la naissance ni la mort?  » Le Maître (Tetsugen) répond : Une compréhension comme la vôtre s’appelle conviction et elle est déduite d’une imagination particularisante. Bien qu’elle ressemble un peu à l’Illumination, elle n’est pas encore la réalisation de la vraie Illumination, elle n’est donc pas le réveil du rêve de l’ignorance.

Donc, bien que vous connaissiez approximativement la vérité, vous ne vous délivrez pas de l’égoïsme et de l’orgueil qui sont en votre corps de rêves et de fantasmes, et vous êtes encore profondément plongé dans la haine, l’amour, le bien, le mal. Vous égarant dans le domaine des rêves et des fantasmes, vous vous livrez fréquemment à la discrimination entre les avantages et les inconvénients, les profits et les pertes, et vous commettez des actes dignes des trois Mauvaises Voies. C’est entièrement du rêve.

Le Sûtra de l’éveil complet déclare :  » Si l’on conjecture l’éveil complet sans sortir de la transmigration, cet Éveil complet aussi retourne à la transmigration.  » Ceci veut dire que quand on cherche à deviner avec son imagination ce qu’est le Substantiel de l’Éveil complet sans avoir encore réalisé l’Illumination, cet Éveil complet aussi se transforme en transmigration. Si vous voulez vous identifier réellement au Substantiel de l’Illumination, abandonnez toute raison et toute passion, élevez-vous au-dessus du bien et du mal, du pervers et du correct, et avec une volonté véritable et solide, comme si vous deviez faire face à une montagne d’argent ou à un mur de fer, méditez ardemment sur un problème sans regarder ni en avant ni en arrière, ni à gauche ni à droite, et interrogez-vous sans cesse en oubliant de dormir, de manger, le froid et le chaud; alors l’heure ayant sonné (littéralement : la sonnée causale de l’occasion étant arrivée), vous briserez soudain le seau rempli de cette laque (épaisse et noire) qu’est l’ignorance de toute une éternité. Et alors, vous vous éveillerez pour la première fois du rêve de la longue nuit, vous battrez des mains et vous partirez d’un grand rire; vous réaliserez votre Visage originel, le Royaume propre et l’idée poursuivie depuis bien des myriades de kalpa. Seulement, il est difficile de détruire cette ignorance sans avoir la grande et véritable aspiration.

Jadis le,Vénérable Tchang-chouei, ayant des doutes sur le sens de cette phrase du Sûrangama Sûtra :  » Pourquoi le pur Substantiel des origines se révèle-t-il soudain comme de la nature sous nos yeux? », demanda au professeur Houei-kio » du Langsie:  » Qu’est-ce que veut dire . pourquoi le pur Substantiel des origines se révèle-t-il soudain comme de la nature sous nos yeux?  » Lang-sie répondit :  » Pourquoi le pur Substantiel se révèle-t-il soudain comme de la nature sous nos yeux?  » A peine eut-il entendu cette réponse que Tchang-chouci réalisa la grande Illumination tout d’un coup, comme si le fond du seau s’était détaché. Il se trouvait justement dans l’état où il transcenda cet agrégat des formations mentales. La signification de cette phrase du Sûrangama Sûtra est la suivante. Lorsque le Vénéré du monde déclara à l’assemblée du Sûrangama: Ce monde est originellement la Terre Pure du pur Substantiel « , le Vénérable Pûrna lui demanda :  » Si ce monde est la Terre Pure du pur Substantiel comme vous, le Tathâgata, le dites, pourquoi revêt-il soudain tous les aspects conditionnés de la nature qui passe par les vicissitudes de la production et de la destruction?  » Tchangchouei, s’étant éveillé auparavant du rêve de l’agrégat des formations mentales, doutait profondément du sens de cette phrase. Alors il souleva la question et, à la réponse de Lang-sie, il se réveilla de ce rêve pour la première fois découvrant le plan du pur Substantiel. Jadis un moine demanda à un Maître ancien :  » Que faire si je ne suis pas en quiétude à cause de la production et de la destruction?  » Celui-ci répondit :  » Vous devez devenir immédiatement comme de la cendre froide et comme un arbre desséché!  » Et ce moine demanda encore à un autre Maître :  » Que faire si je ne suis pas pas en quiétude à cause de la production et de la destruction?  » Celui-ci répondit : « Sot! Où y a-t-il production et destruction? » A peine eût-il entendu ces paroles que ce moine réalisa la grande Illumination. Ces exemples montrent l’état des hommes qui se sont harmonisés avec le Royaume originel par l’agrégat des formations mentales.

 

Du CINQUIÈME AGREGAT

La conscience est à la base des quatre autres agrégats : matière, impressions, concepts et formations mentales; elle donne naissance aux trois mondes et aux six Voies, donne naissance à tout depuis le corps des hommes jusqu’aux phénomènes de l’univers, au ciel, à la terre, à l’espace : c’est-à-dire qu’elle est l’origine des égarements. Quoique la conscience soit l’Esprit foncier dans sa totalité et qu’il n’y ait pas de différence entre les deux, on l’appelle conscience en raison des embarras créés par l’ignorance. Si elle n’était pas embarrassée par l’ignorance, on l’appellerait l’Esprit foncier. Kouei-fong Il a dit :  » Les consciences sont comme les fantasmes et les rêves; seul l’Esprit unique existe.  » Quand on parle de conscience, il y a fantasme comme lorsqu’un magicien, par exemple, d’un morceau de bois fait toutes sortes d’oiseaux et de bêtes. Bien que le morceau de bois semble vraiment se transformer en êtres vivants qui volent et qui courent, il est toujours un morceau de bois et il n’est devenu ni oiseau ni bête. C’est la puissance de la magie qui le montre comme s’il avait été transformé, bien qu’il n’ait pas changé en réalité.

Ainsi, quoique la conscience, en raison de la puissance de la magie de l’ignorance, montre l’Esprit foncier comme changeant de caractère, le Substantiel de l’Esprit foncier ne change pas. La conscience ressemble encore à l’état d’une personne endormie. Si cette dernière ne dort pas, elle ne peut pas rêver. Dans le sommeil elle rêve de toutes les manières et elle prend pour des réalités toutes sortes de choses qui n’existent pas. Il en est de même de la conscience. Lorsqu’elle est l’Esprit foncier venu des origines et qu’elle n’est pas endormie par l’ignorance, ni les distinctions qui existent entre les trois mondes, ni les six Voies, ni l’enfer, ni le monde des dieux, ni le monde où nous vivons, n’existent. Par conséquent, à quoi oppose-t-on le Paradis?

Puisqu’il n’existe originellement ni naissance, ni mort, on ne peut parler de nirvâna. Puisque les passions n’existent pas non plus à l’origine, il n’y a pas lieu de chercher l’Éveil. S’il n’y a pas d’êtres vivants à l’origine, il n’y a pas à devenir bouddha. Si l’esprit ne s’est égaré d’aucune manière, quelle illumination a-t-il à réaliser maintenant? Tout est ainsi. Combien magnifique, indicible, est le Substantiel de l’Esprit foncier! On l’appelle, en insistant sur ses caractères, le Royaume propre ou notre Visage originel.

Quand le sommeil de l’ignorance recouvre notre Visage originel, on dit qu’il y a ignorance fondamentale. C’est le commencement des égarements. Ce sommeil de l’ignorance fondamentale régnant, on rêve de toutes les manières. D’abord on croit que l’espace existe. C’est justement le commencement du rêve. C’est en ce sens que le Sûrangama Sûtra déclare :  » l’obscurité crée l’espace  » ou  » l’ignorance est inséparable de l’espace « . Comme on croit que l’espace existe, on croit aussi qu’il y a le ciel et la terre dans l’espace, qu’il y a toutes les choses dans le ciel et la terre, qu’il y a des hommes parmi toutes les choses’ qu’il y a moi et autrui parmi les hommes et qu’il y a les oiseaux, les animaux, la lune et les fleurs. De sorte que chacun a des choses qu’il hait, qu’il aime, qu’il trouve agréables ou désagréables. Chacun, ayant quelque chose à désirer ou à regretter, rêve de toutes les sortes de passions, au nombre de 84 000. A cause de ces passions on tue des êtres vivants, on vole, on s’adonne à la luxure, on ment et on commet toutes sortes d’autres mauvaises actions. Toutes ces mauvaises actions sont des déviations causées par ces passions.

Si l’on commet ces mauvaises actions, on tombe dans une de ces trois mauvaises voies : l’enfer, les trépassés faméliques, les bêtes; on est brûlé par des flammes terribles pendant des kalpa sans nombre, ou bien les os sont pris dans les glaces dans le grand enfer du lotus rouge 14 ou, encore, on est en proie aux souffrances insupportables de la voie des trépassés faméliques dans laquelle on n’entend même pas le nom de nourritures et de boissons pendant bien des myriades de kalpa et où, quand rencontrant de l’eau on essaie de boire, l’eau se change en feu et on ressent des douleurs terribles comme si la gorge était embrasée. Toutes ces souffrances sont des formes prises par le rêve dans le sommeil de l’ignorance. Cependant, si quelqu’un renonce à ses mauvaises actions et s’il observe les cinq Défenses Il et les dix Commandements du bien, il échappe aux trois mauvaises voies, il lui est donné de renaître homme ou dieu. Il renaît donc pour être heureux dans sa vie nouvelle et il jouira de plus ou moins de plaisirs selon la qualité de ses bonnes actions dans cette vie.

Cependant, tous ces plaisirs appartiennent aux trois mondes et ils sont inclus dans le rêve du sommeil de l’ignorance; par conséquent, même s’ils sont joyeux, ils ne sont pas de vrais plaisirs. Bien que, au fond, ils soient des souffrances, on les prend pour des plaisirs à cause des égarements. A plus forte raison, parce qu’il existe huit douleurs chez les hommes et cinq déclins chez les dieux et que, par conséquent, les souffrances ne cessent pas, il n’y a pas lieu de vouloir prolonger son séjour en ce monde qui, au contraire, est à abandonner rapidement. Lorsqu’un homme, qui a saisi cette raison, sait que les plaisirs de ce monde des humains et de celui des dieux font partie, malgré leurs apparences, du cycle des six Voies, qu’ils sont des plaisirs conditionnés et impermanents et que, par conséquent, ce sont de faux plaisirs appartenant au rêve de l’ignorance, lorsque cet homme s’éveille à la croyance en la grande Vérité et pratique la méditation assise, les trois états de bien, de mal et d’indéfini apparaissent dans son coeur.

Le bien se dit des bonnes pensées.

Le mal se dit des mauvaises pensées qui flottent dans le coeur.

L’indéfini n’est ni le bien ni le mal, mais un état indifférent du coeur.

Sans cesse ces trois sortes de pensées surgissent tour à tour dans le coeur de l’homme. Tantôt il ne pense pas au mal mais au bien; tantôt il ne pense pas au bien mais au mal. Lorsque ni les bonnes pensées ni les mauvaises n’occupent son esprit pendant un moment, son esprit est absent et dans un état d’indifférence. Ces mauvaises pensées sont des semences de l’enfer, des trépassés faméliques, des bêtes; les bonnes pensées sont des semences des hommes ou du monde des dieux. L’indéfini est l’état du sot et de l’ignorant qui ne distinguent pas le mal du bien. Le novice qui n’a pas encore d’enthousiasme pour la méditation assise est ainsi en proie au bien, au mal et à l’indéfini. Lorsqu’il affermit de plus en plus sa volonté sans tenir compte du surgissement de ces pensées et qu’il pratique la méditation assise de toute son âme sans ennui, ses dispositions pour la méditation assise s’accentuent; parfois, n’ayant. plus de pensées bonnes ou mauvaises, n’étant pas non plus dans l’état indéfini, son esprit se clarifie comme un miroir poli ou comme une eau limpide. Ceci dure quelques instants. C’est le signe, éphémère comme la rosée, que l’esprit s’est trouvé disposé pour la concentration. Si vous avez fait une telle expérience, vous devez pratiquer plus ardemment la méditation assise. Si vous la pratiquez sans cesse ni négligence, votre esprit, qui se purifiait pour peu de temps d’abord, reste de plus en plus longtemps purifié et il arrive qu’il reste pur pendant un tiers ou deux tiers du temps de la méditation assise. Il arrive aussi que votre esprit reste pur du commencement jusqu’à la fin de la méditation, sans qu’une seule pensée bonne ou mauvaise ne surgisse, sans qu’un état indéfini ne vous envahisse, qu’il reste pur comme le ciel clair d’automne ou comme le miroir poli sur son socle; alors votre esprit est semblable à la vacuité de l’espace et vous vous sentez comme si le monde du Dharma existait dans votre poitrine, comme si une fraîcheur incomparable régnait en vous. Plus de la moitié du chemin de la méditation assise est fait. Cela s’appelle dans l’école du zen :  » Réunir tout en un « ,  » La situation d’une seule couleur « , a, Personne en état de grande mort  » ou  » Le domaine de Samantabhadra Il « . Cependant, lorsque cet état continue quelque temps, le novice croit qu’il a déjà réalisé l’Illumination et qu’il est égal à Çâkyamuni et à Bodhidharma. Mais c’est une grande erreur. Être parvenu à ce point, c’est rencontrer le cinquième agrégat. C’est ce que le Sûrangama Sûtra appelle :  » Entrer dans le calme et s’unifier avec lui, c’est être au bord de la conscience.  » Lorsqu’en pratiquant fermement la méditation assise on se trouve soi-même dans cette situation, immédiatement on croit qu’on a déjà réalisé l’Illumination comparable à celles de Lin-tsi et de Tô-chan, et l’on proclame à grand bruit qu’on a obtenu le Visage originel, qu’on a atteint le Royaume propre. On se comporte comme si on était un Maître du Zen en accordant souvent à d’autres le certificat leur permettant de propager le Zen, en donnant des coups de bâton ou en poussant un cri.

Mais de telles gens ne connaissent pas encore l’expérience intérieure du Bouddha et des patriarches du Zen et ils n’arrivent pas encore à l’origine de l’Esprit unique. Sans arriver même à cette situation, quelques-uns saisissent la Doctrine et croient qu’ils ont atteint l’illumination; d’autres croient que la vacuité universelle est l’illumination; d’autres encore reconnaissent l’Illumination chez celui qui fait mouvoir ses yeux, sa bouche, travailler ses mains et ses jambes. Tous sont bien éloignés de l’esprit du Bouddha et des patriarches du Zen; très différent de celui qui, égaré par la conscience, se croit illuminé, et de tous ceux qui ont des connaissances aussi superficielles. Bien que ses exercices l’aient fait progresser jusqu’ici parce qu’il côtoyait la Vérité, il ne sait pas transcender cette conscience; égaré par cette dernière, il en fait l’Esprit foncier. C’est que ses exercices ne sont pas encore suffisants.

Le Sûrangama Sûtra déclare :  » L’état où toutes les discriminations disparaissent ainsi n’est ni la matière ni le vide. L’école Gosarî », dans son aveuglement, croit arriver à l’Illumination mystique, mais se séparer des conditions des dharpnas est perdre l’essence même de l’entendement!.  » Et il déclare aussi : « ,Même si l’on garde au-dedans de soi une tranquillité profonde en anéantissant l’observation et la perception, il y a encore là le reflet de la discrimination causée par les poussières des dharmas .  » Un maître ancien explique la chose comme suit : « Beaucoup de sages finissent par être enterrés en conservant en eux-mêmes cette sereine tranquillité. A mon avis, c’est dans ce maintien de la tranquillité que les confucianistes des Song Il s’attachaient à l’état dârne où ne s’élève aucun sentiment de joie, de colère, de tristesse ou de plaisir 14. C’est seulement sur le maintien de cette tranquillité que Lao-tseu Il insiste pour arriver au fond du néant et observer la tranquillité et la sérénité. La concentration dans laquelle entrent les arhats et les bouddhas-pour-soi du bouddhisme ainsi que le fruit de leur illumination ne sont dus, eux aussi, qu’au maintien de la tranquillité et à cela seulement. « 

Le Bouddha et les grands Maîtres du Zen ont parlé de même en montrant l’absence de réflexion et de pensée après avoir abandonné la discrimination causée par la perception. L’état où il n’y a plus ni réflexion ni pensée, clair comme un ciel serein, est la huitième conscience des êtres vivants et celle-ci est la cause des égarements dans les trois mondes et les six Voies. Par cette conscience, les êtres vivants ont imaginé le ciel, la terre et l’espace et tous les êtres animés et inanimés qui s’y trouvent, ainsi que dans le sommeil on voit les rêves les plus divers. C’est en ce sens que le Bouddha déclare :  » Les trois mondes ne sont simplement qu’une conscience.  » Et c’est aussi en ce sens qu’il déclare :  » La huitième conscience est la condition des cinq sensations, du germe et du monde-réceptacle « .

Et le Sûrangama Sûtra déclare aussi :  » L’Adâna est une conscience subtile et il crée la force de l’habitude qui est comme un torrent violent. Je n’explique pas toujours ce sujet, craignant que l’ignorant ne s’égare entre la vérité et l’erreur.  » Un Maître ancien le commente :  » Si le Bouddha ne déclare cet état que comme vérité, l’ignorant ne s’efforcera pas de poursuivre ses pratiques, mais il tombera dans l’orgueil. Si le Bouddha ne déclare cet état que comme erreur, l’ignorant désespérera de lui-même et il croira que tout sera fini à sa mort. Par conséquent, le Bouddha n’explique pas toujours ce sujet aux ignorants et aux deux Véhicules. « 

Quoique cette conscience ressemble au véritable Esprit foncier, elle n’est pas cet Esprit, aussi le Bouddha ne l’explique pas imprudemment aux sots. La raison en est la suivante. Si le Bouddha déclare que cette conscience est la Vérité, l’ignorant s’arrêtera là et, se reconnaissant déjà satisfait, il ne s’efforcera pas de poursuivre ses pratiques. Si le Bouddha déclare qu’elle est une erreur, l’ignorant supposera qu’alors tout n’est que vide et que l’Esprit foncier n’existe pas, de sorte qu’il tombera dans la croyance que tout finit à la mort et il ne pourra pas connaître véritablement l’Esprit foncier. Par conséquent, cette situation est très importante et le Bouddha ne l’explique pas imprudemment.

Quoique cette conscience soit totalement l’Esprit foncier, on ne peut pas l’appeler  » l’Esprit foncier « , car le sommeil de l’ignorance s’attache à elle. Bien qu’elle ne puisse s’appeler  » l’Esprit foncier « , elle n’est pas absolument un égarement, car toutes les illusions sont déjà abandonnées dans cette situation. Si le pratiquant est parvenu à ce point, il doit continuer à pratiquer plus ardemment. Déjà se montrent les signes de l’apparition prochaine de l’Illumination vraie. On peut dire qu’il est à l’heure où la nuit pâlit, mais où le soleil ne se lève pas encore.

Quoique les ténèbres de ta nuit se soient déjà dissipées, le pratiquant ne sait pas comment elles disparaissent ni comment le monde entier devient clair. S’il laisse de côté ses exercices en prenant cet éclaircissement des ténèbres pour l’arrivée au but, il ne pourra pas trouver le soleil. S’il laisse de côté ses exercices en prenant l’éclaircissement des ténèbres de l’illusion et la limpidité de son état d’âme pour la réalisation de l’Illumination, il ne pourra pas trouver le soleil de la Sagesse. Sachez bien que cet état n’est pas encore l’illumination vraie, bien que les ténèbres de l’illusion se soient dissipées. Sans laisser de côté cet état, sans s’en réjouir, sans être dans l’attente de l’Illumination, restant seulement en état sans réflexion ni pensée, continuez de toutes vos forces à pratiquer.

Alors, tout à coup, l’Illumination vraie apparaîtra et elle illuminera tous les dharmas comme cent soleils se levant à la fois. Cela s’appelle  » Devenir Bouddha en voyant sa Nature propre  » ou  » la grande Illumination et la grande pénétration  » ou  » la joie de l’anéantissement « . Alors vous rencontrerez tous les bouddhas du passé, du présent, de l’avenir tous à la fois et vous connaîtrez l’essence de Çâkyamuni et de Bodhidharma, vous trouverez la Nature propre de tous les êtres vivants, vous pénétrerez jusqu’à la source du ciel, de la terre et de toutes choses. La grande joie de ce moment est indicible. Aussi le Sûrangama Sûtra déclare-t-il :  » Dans une limpidité extrême, la lumière pénètre partout. Une paix lumineuse baigne tout l’espace. Revenu au monde, on croit avoir rêvé.  » Lorsque cette Illumination est réalisée, toute la nature est le Substantiel de la Nature d’Essence et du Corps d’Essence, où le calme et l’Illumination ne sont pas séparés. Et dans tout l’univers il n’existe rien qui ne soit mon Esprit foncier.

C’est pourquoi le Sûrangama Sûtra déclare :  » Bien que la sensation optique et la condition qui lui est extérieure semblent des objets qui nous apparaissent, elles ne sont foncièrement que notre Illumination.  » Il indique les cinq autres organes des sens par le seul organe de la vue. La condition extérieure à la sensation optique signifie le domaine des six organes des sens pareils à de la poussière, et tous les dharmas. Il est ainsi expliqué que mon corps et aussi tous les dharmas ne sont que le Substantiel de l’unique Esprit foncier et de l’Illumination sublime. C’est de cela qu’on dit :  » Changer la terre en or, et faire de la longue rivière une crème en la barattant.  » C’est là le vrai Paradis. Jadis un moine demanda à Yun-men :  » Que faire quand aucune pensée ne surgit?  » Yun-men lui répondit « Le mont Sumeru.  » Un autre moine demanda à Tchao-tcheou  » Que faire lorsque je n’apporte rien?  » Tchao-tcheou dit :  » Abandonnez.  » Le moine demanda encore :  » Je n’apporte rien. Qu’est-ce queje dois abandonner?  » Tchao-tcheou répondit :  » Si vous ne pouvez pas l’abandonner, allez-vous-en en l’emportant.  » Tchao-tcheou n’eut pas plutôt prononcé ces mots que le moine réalisa la grande Illumination. L’un de ces moines disait: « Aucune pensée ne surgit », l’autre: « Je n’apporte rien « . Ils étaient l’un et l’autre arrivés au domaine sans-réflexion et sans-pensée. Ils prenaient cet état pour l’Illumination, et c’est en ce sens qu’ils questionnèrent Yun-men et Tchao-tcheou. Ceux-ci répondirent comme ils le firent, parce qu’ils savaient que ces deux moines étaient malades spirituellement. Avec ce  » Mont Sumeru  » et cet  » Abandonnez « , vous arriverez au domaine originel et vous pourrez rencontrer des Yun-men et des Tchao-tcheou.

Méditez bien et vous arriverez à ce domaine. C’est pourquoi un Ancien a dit :  » Enlevez les mains du bord du précipice, et faites l’expérience intérieure vous-même. Si vous ressuscitez après la mort, personne ne pourra vous tromper.  » Et un autre a dit : « Arrivé à l’extrémité de la perche de cent pieds, montez d’encore un pied et manifestez votre corps intact dans le monde entier.  » Ces phrases expliquent l’état du moment où cette Illumination est réalisée. Méditez bien en pratiquant le Zen et vous parviendrez à cet état. Ne tombez pas par erreur dans le terrier du renard.


Retour à l’éveil, j’allais écrire… lapsus ?? A défaut…;-) retour sources antiques ! Autre Maître Zen : Bassui


ZEN citations…

Nous avons rassemblé ici quelques unes des paroles les plus édifiantes du Zen.

BUNAN: » LA VOIE SUPREME N’EST PAS DIFFICILE, SEULEMENT IL NE FAUT AUCUNE DISCRIMINATION. Si l’on parle tant soit peu, cela tombe ou bien dans la discrimination, ou bien dans la clarté. Je ne demeure même pas dans la clarté. »

GUDO: » ORIGINELLEMENT, IL N’Y A RIEN! » BANKEI: »DEMEURER DANS L’ESPRIT DE NON-NAISSANCE ».

TA-HOUEI: »LE CHEMIN DE LA RÉFLEXION PENDANT LA MOBILITÉ EST DES MILLIARDS DE FOIS SUPÉRIEUR AU CHEMIN DE LA RÉFLEXION PENDANT L’IMMOBILITÉ. »

BASSUI: »QUI EST CELUI QUI VOIT ET QUI ENTEND? »

TCHAO-TCHEOU: »NÉANT! »

HAKUIN: »DEUX MAINS CLAQUENT, QUE FAIT UNE SEULE MAIN? »

TOREI: »POUR SAUVER LES ETRES VIVANTS IL FAUT ACCUMULER TOUTES LES SORTES DE RAISONNEMENTS POSSIBLES EN NOUS. POUR AVOIR TOUTES LES SORTES DE RAISONNEMENTS, IL FAUT D’ABORD VOIR DANS NOTRE PROPRE ESSENCE. »

TETSUGEN: »TOUS LES PHÉNOMèNES DE L’UNIVERS, TRANSFORMÉS, SONT DES YEUX. LA TERRE ET LE CIEL MANIFESTENT LA LUMIèRE FONCIèRE. SI L’ON ÉLOIGNE INSTANTANÉMENT ET Â JAMAIS DE LA DUALITÉ DU VOYANT ET DU VU, LE MONDE DES DHARMAS SANS LIMITE EST LE DIAMANT. « POURQUOI LE PUR SUBSTANTIEL DES ORIGINES SE RÉVèLE-T-IL SOUDAINEMEMT COMME LE FAIT LA NATURE SOUS NOS YEUX? »

HOUEI-NENG: »QUI AURAIT PENSER QUE LA PROPRE NATURE EST INTRINSèQUEMENT PURE, LIBRE DE PRODUCTION ET D’ANNIHILATION, SUFFISANTE Â ELLE-MEME, LIBRE DE TOUS LES CHANGEMENTS, ET MANIFESTE TOUS LES PHÉNOMèNES?